Pour les Égyptiens, lorsque la vie s’arrête, les éléments d’origine divine (le Akh, le Ba, le Ka, et le Sahu) retournent vers le cosmos. Seul le corps garde des attaches terrestres. Afin d’assurer la survie dans l’au-delà, le mythe d’Osiris enseigne qu’il faut rassembler ces composantes dispersées et les réunir au corps. Pour cela, les Égyptiens ont, au cours des siècles, multiplié rites, pratiques magiques et textes de protection, car cet au-delà est un monde dangereux où le mort risque à tout moment d’être annihilé par les redoutables puissances du mal.
Petite chronologie de la momification | |||||||||||||||
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Chaque décès situait, en effet, les vivants dans la perspective d’un retour aux origines de la Création, qui constituait en effet le seul moyen de retrouver l’équilibre et l’ordre universel, déstabilisé par le décès. Les soixante-dix jours de deuil obligatoire étaient une période de purification pour les vivants autant que pour les morts. Les uns et les autres se préparaient pour un nouvel ordre, chacun, vivants et morts, participant à l’entretien et la stabilité du monde.
Si ces deux termes sont devenus synonymes, leur origine, bien différente, mérite d’être signalée.
Embaumer (verbe transitif) est un terme apparu au XIIe siècle, composé de la préposition « en » et du substantif « baume ». Il désigne ainsi une pratique qui consiste à remplir le cadavre de substances dessicatrices et antiseptiques pour en assurer la conservation.
Le mot momifier (verbe transitif), forgé au XVIIIe siècle, signifie « faire une momie », momie venant de mumia (« bitume » en arabe). En effet, aux époques tardives, les Égyptiens badigeonnaient les momies de bitume. « Momifier » est donc à l’origine un terme spécifique impliquant la mise en œuvre de techniques particulières aux Égyptiens.
Ô royale chair, ne te corrompts point, ne te putréfie point, n’empuantis point ! |
Si nous suivons l’évolution de la civilisation égyptienne, nous observons une succession de rites différents dans le culte des morts.
À la fin de la préhistoire et durant la période de Nagada (ou époque prédynastique), on enterrait les morts directement dans une fosse creusée dans le sable que l’on recouvrait ensuite d’un petit monticule de pierres, du moins en Haute-Égypte. À l’intérieur, rien de bien sophistiqué : le défunt, recroquevillé sur lui-même comme un fœtus, était nu, couvert d’une toile de lin ou enveloppé dans une natte en vannerie ou encore dans une peau de bête et, parfois, placé dans une grande jarre de terre. Tant que le corps n’entrait pas en contact avec la nappe phréatique, il se desséchait complètement dans le sable, grâce au climat chaud et sec, sans se décomposer car il était naturellement désinfecté par le sel. Le corps conserve ainsi une apparence assez proche du vivant, avec une peau certes parcheminée, des ongles aux doigts et aux orteils et même des cheveux !

Des formules magiques datant de cette époque suppliaient les dieux de réunir les os à nouveau et de rendre au mort ses organes. Afin d’assurer la vie du défunt dans l’Au-Delà, on déposait dans sa tombe quelques ustensiles : des poteries ; des statuettes ; des bijoux en cuivre, en coquillage ; des perles en stéatite émaillée ; des peignes et des palettes à fard mais aussi de la nourriture et des boissons dans des vases de terre.

La croyance religieuse selon laquelle le corps doit subsister dans sa forme matérielle pour pouvoir poursuivre sa vie dans l’Au-Delà, a conduit les Égyptiens à chercher des moyens artificiels de conservation. En cela, nous discernons plusieurs motivations basées sur une véritable connaissance, elle-même aboutissement d’une longue expérimentation.
Petit rappel - D’abord, les Égyptiens avaient une conception tout à fait particulière de la constitution du corps humain, Selon eux, l’homme se composait de huit éléments.
Quatre d’entre eux étaient liés à la matière : le corps physique (khet ou djet) ; le nom (ren), manifestation de l’essence individuelle de l’être ; l’ombre (shut), image silencieuse de la personnalité ; le cœur (ab), siège de la conscience.
Les quatre autres éléments, associées aux forces immortelles de l’être formaient plusieurs corps plus “subtils” [1] : le ka, énergie vitale de la famille transmise de génération en génération ; le ba, principe mobile de la personnalité humaine parfois identifié à notre notion d’âme l’akh, la puissance céleste, force de caractère surnaturel ; le sahu, le caractère, responsable du comportement social.



Assurant à l’homme la pérénité de sa vie éternelle, le ka lui ressemblait comme un frère et était indestructible. On croyait qu’il s’unissait pour toujours à l’homme à sa naissance ; cette corrélation fit l’objet de nombreuses représentations. Nous l’avons vu, lorsqu’il créait l’homme sur son tour de potier, le dieu Khnoum donnait forme simultanémént à son corps et à son ka. Par ailleurs, c’est le ka qui pourvoyait à la survie de l’homme après sa mort car il était le seul à pouvoir aller et venir entre le caveau et la chapelle dans laquelle étaient déposées les offrandes dont il se nourrissait.

Vers 2750 avant Jésus-Christ, fin de la Période ancienne, une réforme religieuse eu lieu en Égypte, celle d’un prêtre : Imothep. C’était la réforme osirienne.
Dès lors, qu’était-il censé se passer au moment de la mort ? À la mort, ces différents constituants de l’homme se désolidarisaient, et l’être sombrait dans le néant. Cela se rapproche du mythe d’Isis et Osiris [2], relaté par Plutarque : « Osiris, tué par Seth est démembré et ses organes dispersés aux quatre coins de la Haute et Basse-Égypte. Isis doit réunir ce qui est épars pour raviver le souffle de vie dans Osiris et permettre à ce dernier d’engendrer l’Horus vengeur. » Les rites funéraires avaient donc pour but de réunir à nouveau toutes ces composantes afin que le défunt puisse renaître à la vie dans l’Au-Delà.
La momie représente le résultat de la quête d’Isis et symbolise le support à partir duquel la réunion des différents composants subtils de l’homme pourra se faire. Le voyage de l’après-vie commence alors. Ensuite, en stoppant le processus naturel de corruption du corps, les Égyptiens pensaient barrer la route à l’oubli, à l’anéantissement complet. Enfin, lors de l’emmaillotage, le défunt est langé comme un nouveau-né. L’enveloppement dans plusieurs mètres de bandelettes de lin forme un cocon duquel pourra éclore l’Osiris Oun nefer resssucité.
Osiris devint alors le dieu des morts et du recommencement de vie représenté comme une momie entouré de bandelettes. Anubis, lui, devint le patron des embaumeurs.
Ce mythe montre donc comment la dissociation des différentes parties de l’être (la mort) peut être combattue, comment l’enveloppe charnelle peut être refaite et contenir de nouveau le souffle de la vie. Il est en quelque sorte l’exemple qu’Imothep voudrait que tout égyptien suive pour atteindre le monde divin de l’Au-delà.
Divers rites étaient nécessaires pour reconstituer la personnalité du défunt. Ainsi, au cours des funérailles, le prêtre sem devait aller chercher en rêve le ba du mort. Le ka était attiré par une présentation d’offrandes, qui devaient être régulièrement renouvelées. Le nom (ren) devait sans cesse être commémoré et prononcé par les descendants. Quant au cadavre, il faisait aussi l’objet d’un traitement particulier, et c’est pourquoi les populations aisées avaient recours à la momification. Il s’agissait de donner au corps une forme durable. L’intérêt de préserver son corps résidait en outre dans le fait que le ka ne pouvait survivre sans un support matériel dans lequel s’incarner. La momie servait donc de réceptacle à cette entité. Pour plus de sûreté, on fabriquait aussi des statues du défunt, supports de secours pour le ka s’il arrivait malheur à la momie.
Ainsi, en suivant les origines du rituel de l’embaumement, on comprend mieux comment cette pratique a pu s’installer à la fois dans les pratiques funéraires des premiers Égyptiens, puis dans les pratiques religieuses officielles de tout un empire.

Pour tenter de comprendre les techniques de momification, nous avons pensé jadis s’inspirer de certaines peintures murales. En fait, ces peintures ne représentaient que la fabrication de sarcophages. Deux scènes sont sorties du lot. Elles ont été trouvées sur le sarcophage de Moutirdiès au IIe-Ier siècle avant notre ère. On peut y voir un corps nu, noir, allongé devant des prêtres et un personnage portant un masque d’Anubis, dieu patron des embaumeurs, puis, debout sur lequel deux prêtres déversent des libations.
On a également retrouvé des récits contenant des allusions à la momification sur des papyrus, comme celui d’une lettre que le pharaon adresse à Sinouhé :
Le soir, lui explique le pharaon, tu seras oint avec de l’huile de pin et enveloppé de bandelettes confectionnées par Taït, la déesse du tissage. |
Nous possédons également deux papyrus tardifs, conservés l’un au musée du Caire, l’autre au Musée du Louvre à Paris (n° 5158), et datés du Ier siècle avant notre ère, qui sont en effet insncrits au « rituel de l’embaumement ». Malheureusement, ces deux documents se contentent d’évoquer brièvement le rituel de l’embaumement, toutefois il s’agit uniquement de directives d’ordre religieux, de la manière dont les diffétentes parties du corps doivent être ointes, enveloppées et protégées par des amulettes et des formules magiques. La technique de conservation des corps propement dite n’est pas traitée. Ce ne sont en aucun cas des manuels pouvant rendre compte d’un savoir-faire. Celui-ci devait être simplement transmis de père en fils, ou de maître à apprenti. Les formules récitées lors des différentes étapes de la momification y sont reportées, ainsi que des indications concernant les opérations magiques mettant en scène les différents prêtres embaumeurs. En voici un exemple :
Ensuite, quand on aura accompli le travail (l’emmaillotage) sur son thorax, le chancelier divin, les enfants d’Horus et les enfants de Khenty-en-irty passeront à ses jambes. Oindre les plantes de ses pieds, le bas de ses deux jambes puis ses cuisses. (…) Emmailloter les doigts de ses pieds avec une bandelette et dessiner deux chacals sur deux linges. (…) Parole à prononcer à la suite de cela :Ô Osiris un tel ! Pour toi vient l’huile précieuse afin de régénérer ta faculté de marcher. (…) Tu marcheras quand tu seras dans la Douat (domaine souterrain des morts), tu sortiras et tu respireras en Abydos, car l’étoffe des dieux est parvenue jusqu’à tes mains, le grand linceul des déesses jusqu’à ton corps ! |
Le seul véritable document écrit concernant les différentes étapes de la momification est la vision qu’en a eu l’historien grec Hérodote lors d’un de ses voyages en Égypte au Ve siècle avant notre ère. Ses écrits, complétés quatre siècles plus tard Diodore de Sicile, ont permis de mieux connaître cette technique, et ont été étoffés et corrigés par les découvertes faîtes grâce aux techniques et connaissances actuelles : comme radiographie, scanner, endoscopie, histologie, bactériologie… en fonction du lieu d’étude.
On pourrait penser que les nombreuses manipulations du corps qu’impliquait l’embaumement auraient apporté aux médecins égyptiens une connaissance bien fondée de l’anatomie humaine. Les deux branches professionnelles des médecins et des embaumeurs travaillaient cependant de manière totalement indépendante. N’assistant pas à la momification, les médecins n’apprirent rien sur l’anatomie du corps. Les nombreux textes médicaux qui nous sont parvenus le confirment amplement. Les papyrus montrent que les médecins disposaient à l’époque d’une grande connaissance empirique sur la manière de traiter les différentes maladies. Ils avaient recours pour cela à de multiples remèdes, d’origine végétale pour la plupart. Leurs représentations de l’anatomie correspondaient néanmoins à l’idée qu’ils avaient pu se forger au vu de l’élevage du bétail et de l’abattage des bêtes. Ceci apparaît de manière particulièrement frappante dans le fait que les hiéroglyphes désignant les parties externes du corps de l’homme étaient formés sur le modèle humain tandis que ceux des organes internes s’inspiraient de parties d’animaux.
Quoi qu’il en soit, Hérodote reconnaît que les anciens Égyptiens ont atteint un très haut niveau en médecine, ce que confirme les lettres de princes étrangers datées du milieu du deuxième millénaire avant J.-C., découvertes en Égypte et en Asie Mineure. Dans ces écrits, la cour dont il est question demande qu’on lui dépêche des médecins égyptiens, car ceux-ci possèdent un grand savoir et connaissent de plus grands succès que ses propres thérapeutes.
Les textes médicaux égyptiens décrivent un grand nombre d’affections différentes recensées parmi les habitants de la vallée du Nil. Malheureusement, jusqu’ici nous ne sommes que très rarement parvenus à identifier les noms des maladies citées dans ces papyrus. Les recherches spécifiques menées en paléopathologie à l’aide de méthodes scientifiques modernes ont tout de même permis de découvrir de nouveaux éléments.
Dans la nécropole, le corps du défunt est reçu par une équipe de véritables spécialistes où chacun a un rôle bien précis et pour certains, un lieu d’opération parfaitement déterminé par un ensemble de rituels détaillés.
On commence d’abord par extraire le cerveau par les narines (en passant à travers l’ethmoïde, petit os lamellaire de la base du crâne) à l’aide d’un fil tuteur ou d’un tuteur métallique. Un scribe détermine, ensuite sur le flanc gauche, l’endroit où doit inciser le paraschyte (le coupeur). Les tarycheutes (embaumeurs) retirent alors par cette incision les viscères thoraciques et abdominaux, excepté le cœur et les reins. Les viscères extraits sont lavés avec du vin de palme et des liqueurs avant d’être déposés dans les vases canopes.
Ces mêmes tarycheutes remplissent alors le corps ainsi préparé avec de la gomme de cèdre, de la myrrhe, de la cannelle, d’autres parfums et comblent enfin toutes les cavités évidées par des compresses de tissu. L’incision suturée, le corps repose dans un bain de natron sec.
Une fois retiré du natron, les coachytes enveloppent le corps de bandelettes (les plus fines sont le plus près du corps) imprégnées de gomme arabique et enroulées de la tête aux pieds. Doigts, mains et pieds s’enveloppent en premier et séparément. Certains réseaux de bandelettes atteignent parfois plusieurs centaines de mètres. Durant cette manipulation, des amulettes et des pierres précieuses ou semi-précieuses sont introduites en des points rituellement prescrits. Des papyri couverts de formules du Livre des Morts (ou plutôt Livre pour sortir à la lumière du jour) complètent cette garniture sacrée ; des linceuls de toile plus forte terminent l’enveloppement du corps entier.
Tous les officiants possèdent un caractère sacerdotal et, près d’eux, un prêtre-lecteur récite des passages rituels qui correspondent aux différentes opérations. Plusieurs cérémonies se déroulent alors pour ranimer la momie (la plus célèbre étant l’ouverture de la bouche - voir ci-après) et lui permettent de retrouver toutes ses facultés.
Une période de soixante-dix jours couvre toute la durée de la momification : elle sépare la mort de la mise au tombeau. En expérimentant leurs techniques, on découvrit de nos jours que seuls 35 jours suffisaient au processus alors que celui-ci durait alors 70 jours. Pourquoi donc 70 jours ? C’est une durée rituelle qui est correspond à la disparition des Étoiles Infatigables, astres qui s’absentent périodiquement du ciel nocturne égyptien car alignées avec la Terre et le Soleil et qui sont assimilés à des entités revenant sans cesse à la vie. Parmi ces astres,c’est l’étoile Sirius (ou Sothis) qui est choisie pour servir d’étalon. Sa réapparition (le lever héliaque), phénomène astronomique annuel, signale la nouvelle année (ouep renpet) marquée notamment par la crue du Nil. Les Égyptiens appliquent ainsi un cycle temporel à leurs morts pour s’assurer de leur résurrection. Il fallait donc 70 jours de travail pour arriver à un résultat parfait, c’est-à-dire pour que le corps du défunt devienne le réceptacle incorruptible de son âme.
Momifier un cadavre est un métier à part entière. C’est aussi une activité religieuse qui consiste (comme nous l’avons déjà vu), à transformer le « client » en Osiris, le dieu qui a vaincu la mort. De cette opération des plus sérieuses dépend la survie du défunt.

Les embaumeurs sont donc des prêtres. Comme leurs confrères officiant dans les temples, ils respectent règles et contraintes. Comme eux, ils sont hiérarchisés. Mais les deux catégories ne se mélangent pas.
Crâne rasé, lavés et purifiés, vêtus d’un pagne de lin, les prêtres virevoltent autour du cadavre. D’où tirent-ils leurs connaîssances ? Du dieu Anubis lui-même qui leur a livré ses secrets. Trois prêtres mènent la danse.
Il y a d’abord le maître des cérémonies appelé hery-sechta, « celui qui contrôle les mystères ». Caché sous un masque de bois à l’image d’Anubis, il orchestre les opérations, commande l’ensemble du personnel.
Portant le titre de hetemou netjer, « porteur du sceau du dieu », à l'origine réservé aux prêtres d’Osiris, dieu des Morts et de l’Au-Delà, vient ensuite le Chancelier divin. C’est lui qui dirige les exécutants, les prêtres embaumeurs qui mettent les mains dans ou sur le cadavre. Parmi eux se rangent l’opérateur qui tranche la chair du défunt pour ouvrir l’abdomen, celui qui furète dans la boîte cranienne ou celui qui place le corps dans le natron. Le chancelier divin touche le corps pour l’enduire d’onguents ou l’envelopper, avec des gestes précis.
Le troisième personnage est le prêtre lecteur (hery heb). C’est lui qui récite les formules du rituel à point nommé. Homme du livre, en général, il n’a pas de contact avec le cadavre.
Le personnel participant à la momification était, malgré tout, perçu de façon ambigüe par la population, comme l’atteste un passage du Livre I de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile :
Tout d’abord, celui qu’on appelle le scribe, après que le corps a été couché par terre, marque sur le flanc gauche l’étendue de l’incision à faire. Ensuite, celui que l’on nomme l’inciseur prend une pierre d’Éthiopie [obsidienne] et entaille la chair de la manière que prescrit la loi ; puis il s’enfuit aussitôt à toutes jambes, tandis que le monde le poursuit, lui jette des pierres et profère contre lui des imprécations comme pour faire retomber sur lui la souillure. À leurs yeux en effet est digne de haine et mérite châtiment tout homme qui exerce une violence sur le corps d’un de ses semblables, le blesse, ou d’une manière générale lui fait du mal. En revanche, ceux que l’on nomme embaumeurs jouissent de toutes sortes de considérations et d’égards, parce qu’ils vivent avec les prêtres et pénètrent librement dans le sanctuaire, étant considérés comme purs. |
L’esprit d’un mort résidait dans sa momie que l’on considérait comme une entitée sacrée. De cadavre inerte le défunt, transfiguré par la momification, devenait un dieu renaissant, véritable incarnation d’Osiris, le premier à avoir vaincu la mort. On comprend donc le rôle primordial des embaumeurs qui, loin d’être de simples techniciens, occupaient une fonction sacrée.
La cérémonie de l’embaumement était supervisée par le prêtre hery-sechta, « Supérieur des mystères », qui occupait la place d’Anubis auprès d’Osiris. Sur de nombreuses scènes peintes, ce prêtre apparaît couvert du masque de cette divinité-chacal, afin de souligner sa fonction. Sa participation est symbolique, au même titre que celle d’autres prêtres. Venait à sa suite, le Chancelier divin, chef des prêtres-embaumeurs. Ce dernier, à l’origine prêtre d’Osiris à Abydos, dirigeait les actes rituels en tant qu’Horus, fils sauveur d’Osiris. En effet, le rite principal des « mystères » d’Osiris, célébrés à Abydos, consistait à confectionner une momie du dieu, symbole de sa renaissance. Ce Chancelier divin devint donc très naturellement, dès la VIe dynastie, le chef des embaumeurs. Pour le seconder, suivait une foule de techniciens ainsi que des prêtres-lecteurs (dits aussi ritualistes), les hery-heb (« ceux qui portent la fête »), chargés d’énoncer à voix haute les instructions et conjurations tout au long de la momification, ainsi que les prêtres d’Osiris, qui invoquent le dieu-momie.
La cérémonie de renaissance qu’était la momification nécessitait aussi des manipulations - pas toujours agréables - de produits divers et du cadavre. Ainsi, en plus des prêtres, une kyrielle de techniciens accomplissaient les travaux les plus ingrats : préparateurs d’onguents, rouleurs de bandes, laveurs d’entrailles, porteurs d’eau et de natron, etc. Tous ces spécialistes étaient désignés par le terme générique de outyou (out signifie « bandage » en égyptien). Les plus importants d’entre eux portaient les titres d’« enfants d’Horus » ou d’« enfants de Khenty-en-irty ».
Après le décès, sa famille apportait le corps aux embaumeurs, et négociait longuement les tarifs de la prestation.
Lorsque le mort leur a été apporté, les embaumeurs montrent aux porteurs des modèles de cadavres en bois, imités par la peinture, et ils indiquent celui qu’ils disent le plus digne d’attention, qui fut celui du dieu dont je ne peux prononcer le nom ici. Ils font voir après celui-là le second, qui est d’un prix moindre ; et enfin le troisième le moins coûteux. | ||
| Hérodote, Histoires, II, 86 |

Ensuite, le cadavre est conduit au « lieu de purification », un ensemble d’établissements, où il est dénudé et lavé avec de l’eau et purifié dans du natron (mélange naturel de chlorure et de carbonte de sodium), vieux rite solaire qui garantissait la faculté de renaître.
Enfin, le corps habillé est présenté aux familles. Une fois les prêtres funéraires de la rive ouest du Nil prévenus, le cadavre est porté au bord du fleuve sur la rive des vivants (est), au milieu des pleureuses professionnelles, et les prêtres lui font traverser le Nil dans le sens de la course solaire. La dépouille passe alors par les lieux de momification proprement dits.
L’opération se faisait dans un endroit particulier, « la place de l’embaumement » ou la « maison de purification » (per ouabet) ayant la forme symbolique d’un T ; sans doute s’agit-il d’une identification au hiéroglyphe “Hotep”, la table d’offrande. Cet endroit devait demeurer rituellement pur afin qu’aucune force maligne ne puisse faire du mal au défunt qui gisait, dans toute sa vulnérabilité, sur la table de travail des embaumeurs. Les Égyptiens se prémunissaient également contre des dangers plus immédiats, car un chapitre du Livre des Morts s’intitule « Formule pour éloigner le scarabée ».
Le corps est placé sur le lit cérémoniel (table de momification), installé dans une salle à l’abri des regards, Per Neter ou « Maison de Régénération ». Ce lit, empruntant la forme d’un lion, est associé au dieu solaire Rê. Le félin est ici symbole de renaissance. Le mort, ainsi constitué en sacrifié lors du rite de la momification, s’offre lui-même en victime pour atteindre son destin céleste. Les embaumeurs y étaient situés conformément à une hiérarchie sacerdotale.
On commence par traiter la tête. Les voies d’accès étaient diverses :
![]() | Un beau cœur en or Le cœur, organe indispensable à la survie dans l’Au-Delà, faisait l’objet d’une attention particulière. Ici, cœur en or gravé au nom de Mentouhotep IV Musée du Louvre, Paris © Éditions Atlas, 2004 - Photo : AKG |
La cavité thoraco-abdomino-pelvienne, ainsi éviscérée, était soigneusement nettoyée au vin de palme et parfumée au moyen de substances aromatiques.
Une fois retirés, les viscères sont nettoyés et purifiés avec du vin de palme. Ensuite, ils sont déshydratés dans des cristaux de natron, frottés d’onguents parfumés, enduits de résine fondue puis entourés de bandelette pour former quatre paquets.
Soucieux de conserver l’intégrité du corps, ces paquets ne sont pas jetés mais placés, après traitement, dans des vases appelés canopes, représentants des quatre [.*] fils d’Horus, rangés dans un coffre près du défunt (voir ci-dessous). Sur les parois de ces vases étaient gravées des formules incantatoires qui devaient permettre aux organes de rejoindre le corps après sa résurrection.
À l’époque tardive, les viscères embaumés sont réintroduits dans le corps, sans tenir compte de leur situation anatomique. Les canopes placés à côté du sarcophage deviennent alors purement symboliques.
![]() Masque d’Anubis C'est ce type de masques de terre cuite, du dieu chacal Anubis, que portaient les prêtres chargés de superviser l’embaumement. Deux trous placés sous le museau leur permettaient de suivre les opérations. | ![]() Vases canopes, couteau et entonnoir Les vases canopes (en haut) : Douamoutef le chacal gardait l’estomac, Hapi le babouin gardait les poumons, Khebeh-senouf le faucon gardait les intestins et Amset à tête d’homme gardait le foie. En bas au premier plan, le couteau destiné à ouvrir l’abdomen afin de retirer les viscères (pour les autres incisions on utilisait une lame de métal ordinaire) et l’entonnoir servant à remplir (par les narines) la tête de résine pour éviter que le crâne se brise. |
Les embaumeurs veillaient à ce qu’il n’y ait pas de mélange d’organes ou de problèmes d’identification grâce à des étiquettes en bois. Une sage précaution !Ô mon cœur du plus intime de mon être ! ne te dresse pas contre moi en témoin devant le tribunal… car tu es le dieu qui est dans mon corps, mon créateur qui entretient mes membres., dit le Livre des Morts à propos du scarabée, kheper en égyptien, qui symbolise la renaissance. Ce grand bousier sortant du sable à reculons et poussant une boule de bouse fraîche entre ses pattes imitait aux yeux des Égyptiens la course du Soleil, du lever jusqu’au coucher. Posé sur la momie, il permettait à celle-ci de renaître comme le Soleil chaque matin.
Soucieux de restituer une forme humaine au cadavre, les embaumeurs plaçaient à l’intérieur du corps un comblement provisoire formé formé de myrrhe, de plusieurs autres huiles essentielles de linges contenant du natron (principal agent de conservation) [**]. Ce mélange de carbonate et de bicarbonate de soude possède des propriétés hygroscopiques permettant d’absorber l’humidité des tissus.
Puis, afin de combattre la putréfaction, le corps, éviscéré, lavé et comblé, est plongé dans un bain « sec » de sel de natron - sans une goutte de liquide pour le diluer - qui va en absorber l’humidité. Durant cette opération, le corps est placé sur un plateau incliné du côté des pieds afin de faciliter le drainage des liquides résultant de la désydratation. Cure minceur garantie !
Le climat très sec de l’Égypte favorisait le processus de dessication. Plongé dans son bain de natron, le corps était ainsi exposé au soleil durant quarante jours, au terme desquels il avait pris une coloration foncée et perdu 75 % de sa masse. Mais la chair, les cheveux et les ongles sont toujours là. Impressionnant !

Voici venu le temps des soins. Recettes éprouvées, produits naturels, personnel expérimenté. À nouveau placé sur un lit, le corps est l’objet de toutes les attentions.
Cette étape consistait à placer la dépouille sur une couche (dans le cas de personnes aisées, en bois doré avec pattes de lion) et à procéder à l’amélioration de l’aspect de la momie. Les embaumeurs commencaient par enlever le comblement provisoire, procèdaient a un lavage du corps avec du vin de palme et l’oignaient avec diverses huiles et résines pour rendre une certaine souplesse à la peau, remédiant ainsi à la rigidité cadavérique, synonyme de mort. Tout ce qui touchait le corps (compresses, liquides, etc.) était mis dans des jarres ou des vases. Pour lui donner une allure plus présentable, on effectue un comblement définitif en le rembourrant de plantes aromatiques, de paille ou de tissu résineux.
À des fins rituelles et fonctionnelles, le corps est oint une nouvelle fois. On l’oint une nouvelle fois. On l’enduit d’huile de genévrier, de cire d’abeille, de natron, d’épices, de lait et de vin.
![]() Quelques uns des instruments de l’embaumeurDe gauche à droite : Couteau à incisions, sachet de lin, crochet servant à extraire le cerveau, cire d’abeille, récipient d’huile d’embaumement, résine de conifères, oignons, sciure de bois, bandelette, lichen. À droite, un sachet de natron. Des paquets de natron (un sel minéral naturel) étaient placés à l’intérieur et autour du cadavre à embaumer afin de le déssécher. Le corps perdait ainsi 75 % de son poids par désydratation. Avant la IVe dynastie, on utilisait du sel ordinaire, mais celui-ci attaquait l’épiderme. |
La plaie est suturée puis souvent recouverte d’une plaque de cire, de bronze ou même d’or pour le pharaon, sur laquelle était représenté l’œil oudjat d’Horus, un puissant symbole protecteur.
Enfin, observons d’autres détails intéressants de la technique de momification. Tout d’abord, le corps est glabre : ni poils, ni cils, ni cheveux (sauf dans quelques rares cas). L’énucléation est souvent pratiquée et les yeux remplacés par des oignons ou des prothèses en verre, en émail…, les paupières étant maintenues ouvertes. Des tampons de lin résineux obturent les narines et le fond de la bouche. Cette dernière est gardée entr’ouverte, la langue apparente et les dents conservées. À ce sujet, on a retrouvé des dents en ivoire avec pivot, des crochets d’or et même des prothèses dentaires ! Les oreilles sont comblées avec du lin et divers matériaux ; les ongles, préservés par des cordelettes lors du passage dans le natron, sont finement teintés au henné.
Le corps épilé est enduit de résine pour fermer les pores cutanés afin de le rendre tout à fait imperméable aux agressions extérieures. À une époque tardive, on vit se répandre l’habitude de maquiller la momie, de peindre les yeux et les lèvres et même d’appliquer une couche d’or sur certaines portions du corps. Les têtes les plus coquettes se parent d’une perruque. Voilà qui donne tout de suite meilleure mine !
Au Moyen Empire, nous assistons à l’introduction d’un raffinement supplémentaire, le bourrage de la peau (expérimenté sur le roi Aménophis III), pour redonner du volume au corps : incision de la peau des bras, des jambes et du cou. Avec dextérité, des tissus sont glissés au-dessous. Au cours de la Basse Époque, à partir de la XXVIe dynastie, cette technique sera également appliquée aux dignitaires.
Ordre et méthode président à la pose des bandelettes (out en égyptien). Selon le rang social, les tissus sont plus ou moins fins, plus ou moins luxueux.
Pour le bandage, prends de l’étoffe de Rê-Horakhty. Vingt-deux bandelettes pour le côté droit et le côté gauche du visage, que tu placeras au niveau des oreilles. |
Le bandelettage se déroule dans « la maison de régénération » ou ouabt ou per ouabet ou per nefer. La dépouille est enveloppée de bandelettes de lin, préalablement enduites de gommes et de résines collantes et parfumées. Le rituel est formel : en commençant par les orteils et les doigts, enveloppés séparément. L’officiant attache parfois au gros orteil une étiquette sur laquelle il avait écrit une formule magique. Après, le prêtre enveloppe la tête, en fixant le début de la bande sur l’épaule droite.

Ensuite, il bande les bras, le thorax et les jambes sont entourés séparément. Les bras des rois sont croisés sur la poitrine - à l’image du premier pharaon d’Égypte et dieu des défunts, Osiris - dans le geste qu’ils font pour tenir les sceptres de la royauté. Les particuliers ont les bras plaqués le long du corps. Pour fixer les bandelettes, les praticiens les enduisent d’un baume.
Suivant un rituel sacré, c’est au début de cette opération que les embaumeurs parent la momie de ses bijoux, qu’ils recouvrent les doigts et les orteils d’étuis, en or pour les pharaons, leurs proches et quelques très hauts dignitaires. Ensuite ils déposent, entre chaque couche, des amulettes, petits objets magiques, qui protégeront le corps contre les forces négatives. On s’en doute, les amulettes ne sont pas disposées au hasard mais à des endroits stratégiques : à la hauteur des yeux, de la poitrine, de l’abdomen et des pieds.

À l’emplacement du cœur est posé un grand scarabée (scarabée de cœur). Sur le plat il porte une inscription extraite du Livre des Morts, pour amadouer le cœur avant sa pesée (pesée de l’âme ou psychostasie). Ensuite, on emmaillote la momie ainsi constituée dans de grands suaires. Des bandes de tissus les maintiennent en place tout en conservant au corps sa forme humaine.
Pour conclure cette étape, la tête et les épaules sont recouvertes par le masque funéraire tandis qu’un prêtre-lecteur récite des textes rituels. Ce masque a tendance à se développer à partir du Nouvel Empire, jusqu’à devenir une « planche » recouvrant l’ensemble du corps et reproduisant l’aspect d’un couvercle de sarcophage, le stade ultime étant constitué par les « portraits » du Fayoum peints à l’encaustique.
Que montre ce masque ? Une image très idéalisée du défunt, éternellement jeune et beau. Le plus souvent en bois ou en cartonnage, c’est-à-dire mélange de couches de plâtre et de tissu de lin, le masque est en or pour les rois. Le masque n’est pas un élément de décor : investi d’une fonction magique, il métamorphose le mort en Osiris. C’est aussi le signe qui permet au ba de reconnaître son propriétaire lorsqu’il revient de ses promenades hors de la tombe.

Pour attirer la chance ou repousser les mauvais sorts, l’un des moyens les plus répandus consistait à porter sur soi des objets porte-bonheur, les amulettes. On pense que certaines amulettes, par exemple en forme de taureau ou de lion, étaient censées apporter force, courage et virilité, tandis que d’autres étaient destinées à protéger divers membres et organes du corps, voire à les remplacer en cas de blessure ou de maladie. Quant aux objets représentant les dieux les plus adorés, ils devaient porter chance. Les formes symboliques étaient également très prisées : l’oudjat (œil d’Horus) chassait les mauvais esprits, le pilier djed représentait la stabilité et l’endurance et l’ankh était symbole de vie.
On attribuait aux pierres semi-précieuses des pouvoirs curatifs, renforcés par la présence de plusieurs pierres et variant en fonction des couleurs choisies : vert pour la joie, bleu pour la protection (ainsi que la joie). Le rouge était symbole de puissance mais pouvait porter malheur.

Les amulettes placées entre les bandelettes des momies devaient les protéger contre les mauvais esprits. Elles représentaient souvent des dieux funéraires comme Anubis, le dieu des embaumeurs, ou les quatre fils d’Horus (on faisait rarement appel à Osiris, le seigneur de l’au-delà), mais aussi des parties du corps censées remplacer les membres ou organes endommagés. Parmi cette dernière catégorie, c’est le cœur qui revenait le plus souvent. Selon le livre des morts, cette amulette devait être réalisée en cornaline (rouge, symbole de puissance), mais d’autres matériaux (comme ci-dessus) étaient utilisés. Au fur et à mesure que l’on plaçait ces objets à divers endroits du corps, ils étaient activés par des formules magiques et des incantations. Les scarabées, puissantes amulettes de vie, devaient être « tués » (il fallait leur écraser les yeux et la bouche) avant d’être placés dans la tombe afin qu’ils ne fissent aucun mal.

Les Égyptiens font les choses bien. Du moins s’ils disposent d’importantes ressources. Pour abriter leur momie, ils font fabriquer au moins deux cercueils et un sacrcophage.
Une fois complètement momifié, seize jours après l’emmaillotement, le corps est alors placé dans sa demeure d’éternté, le sarcophage (Neb ânkh, « maître de la vie »), accompagné de papyri retranscrivant les Textes des Sarcophages. Tout est prêt pour réactiver le ka du mort.
Le jour de sa naissance à l’éternité est un beau jour pour la momie qui porte dans son ventre un scarabée. - Ce jour est un beau jour car celui qui a été justifié devant les dieux gardiens des portes revivra en le corps innombrable d’Osiris. - Ce jour est un beau jour car les entrailles du défunt seront protégées par les quatres faces d’Horus. - Ce jour est un beau jour car le mort-osiris pourra, porteur du signe djed, manger les nourritures d’Osiris. - Ce jour est un beau jour car Anubis qui protège les morts rendra au défunt le feu de vie de la colonne vertébrale. |

Salut à toi, mon père Osiris ! Je posséderai mon corps pour toujours, je ne me corromprai pas, je ne me désintégrerai pas, je ne serai pas la proie des vers, j’existe, je suis vivant, je suis fort, je me suis éveillé en paix, il n’y a pas de destruction dans mes viscères, ni dans mes yeux, ma tête n’a pas été enlevée de mon cou, […] mon corps est permanent, il ne périra pas, il ne sera jamais détruit en ce pays… |
Comme le masque, le sarcophage évolue au fil du temps. À l’origine, c’est son rôle de substitut de la maison du défunt qui domine, comme l’indiquent sa forme carrée et un décor en « façade de palais ».

À partir de la VIe dynastie, le sarcophage, tout en conservant son rôle de fausse-porte, commence à inclure du texte : formule de l’offrande, et frises d’objets lui servant de substituts, mais aussi déjà des chapitres des Textes des Sarcophages, dont les exemples connus datent surtout du Moyen Empire. Le matériau et la forme évoluent également, et il convient de distinguer la cuve, souvent en pierre, voire taillée à même le roc, du sarcophage proprement dit, qui tend, dès le Moyen Empire, à épouser la forme du corps.
Ils n’avaient pas les mêmes valeurs…![]() Les extravagances variaient selon les moyens du défunt. Une personne riche pouvait ainsi se retrouver comme Nesmoutaatnerou (ci-dessus) parée de fines étoffes de lin contenues dans une résille de perles de faïence que décoraient des bijoux amulettes. Pour les gens moins fortunés, le procédé était beaucoup plus sommaire :
Il existait même un embaumement encore plus sommaire à l’usage de la classe pauvre :
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La momification égyptienne représentait à l’époque pharaonique une véritable technique et même, une technique de pointe. Débutant avec une croyance elle s’est renforcée durant trois millénaires pour s’éteindre avec l’arrivée d’une nouvelle croyance. En l’an 391 de notre ère, l’empereur Théodose interdit officiellement les rites païens mettant ainsi un terme au rituel de momification.

La momification accomplie et le défunt ainsi transfiguré, les funérailles pouvaient commencer. En ce moment, plus que jamais, un collège de prêtres était requis pour cet événement rituel décisif.
Le but des funérailles était double : restaurer les fonctions vitales du défunt et le faire accéder à un état glorifié afin qu’il devînt un akh, « un esprit lumineux ». La momie terminée était donc rendue à la famille, qui l’emmenait en procession jusqu’au tombeau.

Pharaon « s’est envolé au ciel ». Il va rejoindre son père Rê à bord de la barque solaire et accompagner le dieu dans sa course céleste. Les vivants vont le conduire à sa dernière demeure et procéder, avec un faste sans pareil, aux rites funéraires qui lui ouvrent les portes de l’éternité.
Suite à la période de soixante-dix jours alloués à la momification durant laquelle le cadavre se transformait en un corps transfiguré, la momie, se déroulait la plus spectaculaire des funérailles égyptiennes, la procession funéraire : après avoir récupéré le corps à l’« Ouabet » (atelier d’embaumement) le cortège des parents et amis, des prêtres et des pleureuses entame une lente procession vers la tombe, emportant mobilier et présents qui assureront au mort une vie éternelle semblable à celle qu’il menait sur terre. Celle-ci se déroulait après une cérémonie rituelle déterminante dans son devenir posthume : la veillée funèbre.
C’est pendant la nuit précédant le dépôt de la dépouille dans le caveau que se jouait son sort : allait-il renaître ou succomber aux assauts de ses ennemis ? Dans ce moment périlleux, plusieurs officiants veillaient donc sur la momie, jouant le rôle des divinités de la geste osirienne. Le défunt était assimilé à Osiris, assassiné par son frère Seth, et devait être défendu par son fils Horus et protégé par ses sœurs Isis et Nephtys. Pendant la nuit, les adversaires du défunt devaient être anéantis et le mort devait bénéficier d’une place en tant que juste dans l’au-delà auprès de Rê.

C’est le lendemain que se déroulait la procession funèbre très souvent représentée dans les tombeaux du Nouvel Empire et sur certaines vignettes du Livre des Morts.
Amies du défunt, ou professionnelles engagées pour l’occasion, les pleureuses, figures indispensables à toute cérémonie funéraire, portent les cheveux défaits et lèvent les bras vers le ciel en se lamentant et en chantant les louanges du mort. Sur une peinture murale, la légende raconte : « Les hommes de son domaine disent que le grand gardien est parti ».

On te fera un cortège funèbre le jour de l’inhumation, des bœufs te traînant et des musiciens marchant devant toi. On fera la danse des mouou à la porte de ta tombe. |
Ce passage du conte de Sinouhé, datant du Moyen Empire (XIIe dynastie), décrit les principaux moments des funérailles égyptiennes, dans lesquelles la danse tient une place de premier plan.
L’allusion de Sinouhé à ces danses funéraires trouve un écho dans l’iconographie des tombes égyptiennes et dans le premier receuil de textes religieux de l’humanité : les “textes des Pyramides”. Ces derniers font en effet plusieurs fois allusion aux danses exécutées en l’honneur du pharaon défunt lors de ses funérailles.
Les âmes de Pé dansent pour toi, elles se frappent la poitrine, claquent des mains, secouent leurs cheveux et battent leurs cuisses pour toi. |

Des danses accompagnaient également les funérailles des personnes privées. Dès l’Ancien Empire, la décoration des tombeaux met souvent en scène la procession funèbre de groupes de danseurs, hommes comme femmes, accompagnant le transport vers la tombe, avec le mobilier funéraire, de la statue qui doit servir de substitut corporel au défunt au cas où la momie serait détériorée. Des jeunes gens accomplissent aussi parfois à leurs côtés des jeux gymniques, pirouettes et acrobaties diverses.
Le statut des danseuses reste encore mystérieux. Bien que leur symbolique soit difficile à établir, les légendes de ces scènes montre clairement qu’elles étaient en relation avec la déesse Hathor, divinité de la joie et de l’ivresse, qui chassait le deuil.
| Diverses cérémonies religieuses comportaient des épisodes dansés, parfois exécutés par des nains, que l’on retrouve également dans le contexte funéraire. Deux stèles, datant l’une de l’époque ramesside (vers 1290 avant J.-C.), l’autre de la période ptolémaïque (300-30 avant J.-C.), l’attestent. La première atteste que des nains pouvaient danser pour les funérailles d’un particulier, la deuxième qu’ils étaient sollicités pour l’enterrement du taureau Apis, animal sacré qui était inhumé avec les honneurs dignes d’un roi. Ces danses de nains avaient apparemment un caractère acrobatique. On ne connaît pas vraiment leur rôle et la différence symbolique qu’elles présentaient par rapport aux autres, mais on imagine que ces nains dévaient, à l’image de Bès, distraire les esprits malveillants pour qu’ils ne troublent pas le déroulement des funérailles. | ![]() | |
![]() Statuette de nain au nom d’Itasenbet Moyen Empire - Musée du Louvre, Paris | ||
Pratiqué juste avant que la momie ne soit définitivement emmurée dans le tombeau, le rituel de l’« Ouverture de la bouche et des yeux », selon son intitulé complet, est le geste le plus important des funérailles d’un défunt. Ce rituel ne concerne pas uniquement les momies. Il est également exécuté, au moins à partir de la IVe dynastie et du règne de Khéops (ère des pyramides), sur les statues royales. Les papyrus hiératiques d’Abousir, qui concernent le fonctionnement des temples funéraires royaux sous la Ve dynastie indiquent qu’il fait partie des cérémonies importantes célébrées dans ces monuments.
Le rituel de l’ouverture de la bouche a pour but de faire pénétrer l’esprit du roi dans les statues afin qu’à travers elles le pharaon bénéficie du culte et des offrandes servies par les prêtres. Par la suite, le rituel s’étend aussi aux momnuments. Lors des rites de fondation des temples, il est pratiqué pour animer magiquement l’édifice et les images du culte figurées sur les murs qui montrent le roi faisant offrande aux dieux. Les prêtres ouvrent aussi la bouche des effigies du dieu sculptées à la proue et à la poupe de la barque divine portative qui emmène sa statue en procession hors du temple.
Je suis vivant. Je suis fort. Je me suis éveillé. Sur cette terre d’éternité, mon corps ne connaîtra point la destruction. |
" />Le rituel de l’ouverture de la bouche évolue jusqu’au Nouvel Empire, date à laquelle il est également exécuté sur les momies et les cercueils et prend sa forme définitive. Souvent représentée sur les peintures des tombeaux, cette cérémonie comportant 75 étapes, devait permettre au défunt momifié de recouvrer ses fonctions vitales : sa respiration, la parole, la puissance créatrice du verbe et, finalement, tous ses sens. Ainsi seront possibles l’éveil et la vie dans le monde invisible. Ce sont des prêtres d’un genre particulier, les prêtres « sem », vêtus d’une peau de léopard, assistés de prêtres-lecteurs (responsables des formules à réciter), qui sont chargés de l’accomplissement du rituel. Ces rites pouvaient être pratiqués par le fils et héritier du défunt.
Le prêtre ritualiste va symboliquement ouvrir la bouche, les yeux, le nez et les oreilles du défunt à l’aide de différents instruments : tout d’abord l’herminette qui est à l’origine l’outil par excellence des sculpteurs ; différentes sortes de vases ; puis un sorte de ciseau en silex, le pesechkaf, à double lame ; le bia, une lame en fer météorique (un métal très rare dans l’Égypte ancienne) ; le bâton « grand de magie », sorte de baguette magique à tête de serpent le khépesh, la patte antérieure droite du bœuf. En l’utilisant on était censé s’attribuer la force de l’animal.
![]() | ![]() Bâton « grand de magie » en albâtre Un des instruments utilisés par le prêtre Musée du Louvre, Paris |

Aux outils rituels et médicaux, s’ajoutent les différents vêtements portés lors de la cérémonie (pagnes, bandeaux, bijoux, sceptres et cannes), ainsi que pommades, huiles, onguents ou fards.
À l’origine membre du clergé de Ptah (dieu créateur à forme humaine gainée comme une momie) à Memphis, le prêtre « sem », était chargé d’habiller la statue divine. Si cette fonction fut la sienne durant toute l’histoire égyptienne, il était aussi le chef des prêtres de Sokaris, ancien dieu des morts de Memphis, assimilé très tôt à Osiris, puis à Ptah.
Le rôle du prêtre « sem » était primordial, puisque c’est lui qui communiquait en rêve avec l’âme du défunt. Pour ce faire, il se plongeait dans un sommeil « extatique » et, ainsi, entrait en contact avec l’Au-Delà afin de faire descendre l’âme du mort sur la momie. Il ouvre la cérémonie par des purifications : il verse l’eau des aiguières decheret, il brûle du natron et fait des fumigations d’encens. Ensuite, il revêt la peau de léopard, signe de sa fonction puis effleure les différentes parties du visage de la momie avec une herminette et le bâton magique, assité d’un prêtre lecteur responsable de réciter les formules consacrées.
D’autres prêtres participaient à la cérémonie en consacrant les offrandes rituelles : les prêtres imy-khent (« ce qui est devant ») et les prêtres imy-is (« ce qui est dans la tombe »). Les questions d’ordre pratique, quant à elles, étaient supervisées par le prêtre imy-khet-hor, qui faisait fonction d’appariteur. De plus, chaque défunt étant identifié à Osiris, toute une série de personnages représentaient les divinités ayant participé aux funérailles mythiques du dieu des morts : le « fils bien-aimé », Horus (joué par le propre fils du défunt ou par un prêtre) ; les sœurs d’Osiris, Isis et Nephthys ; les « neuf compagnons », porteurs du sarcophage et de la statue du défunt, figures des fils d’Horus. Un autre acteur de ce drame était le semer (« compagnon »), représentant de Pharaon.

Viennent ensuite plusieurs artisans jouant des rôles d’un grade inférieur mais non sans importance pratique, comme les bouchers qui préparaient les bêtes pour le sacrifice. C’est le moment de l’abattage d’un bœuf, l’extraction de son cœur et de sa patte arrière droite, utilisés comme objets rituels pour ouvrir la bouche et les yeux du défunt. L’officiant entre parfois en transes : il est alors censé aller chercher l’âme du défunt. Il procède ensuite à nouveau à l’ouverture de la bouche avec l’herminette rituelle tout en prononçant des incantations : J’ai ouvert pour toi ta bouche, j’ai ouvert pour toi tes yeux !

Le prêtre nettoie magiquement la bouche qui a retrouvé ses fonctions et rendu la vie au mort. Cette partie de la cérémonie s’achève par l’application du couteau pesechkaf à double lame sur la bouche, suivie de l’offrande de nourriture et d’eau au défunt et par la scène de l’éventement avec une plume d’autruche. Le prêtre continue à réciter les formules du rituel.

Les rites, exécutés pour la Haute-Égypte, le sont une nouvelle fois pour la Basse-Égypte. Les nouveaux épisodes qui sont introduits consistent à habiller le mort en lui présentant des étoffes et à le parer de colliers. Le rituel s’achève par des purifications, des fumigations et, par la récitation de formules assurant l’approvisionnement éternel du défunt.
Ayant retrouvé l’usage de ses sens, le mort (ou la statue) est maintenentt capable d’apprécier les offrandes qui lui ont été apportées : viande, légumes, pains, fruits, boissons… Mais, seule la « substantique moelle » de l’aliment est consommée ; la nourriture offerte aux divinités et aux défunts, ainsi privée de son « âme », peut finalement être mangée par les prêtres ou le personnel des temples.
Sur les parois des tombes est parfois représentée l’ouverture de la bouche d’un couple. Concrètement il est peu probable que l’homme et la femme soient morts en même temps. Il s’agit de scènes idéalistes qui ne tiennent pas compte de la réalité, leur but étant seulement de montrer que les deux protagonistes bénéficieront de ce rituel.
En plus des statues divines et des statues du ka (censées être le double du défunt), des momies humaines et animales, ce rituel était aussi pratiqué sur des objets ou des monuments tels que les barques sacrées et les pyramides. Grâce au rituel et à la magie, la matière pouvait s’animer pour devenir réellement vivante et douée du « souffle de vie ».

Dans Le Secret des bâtisseurs des Grandes Pyramides, Georges Goyon écrit : La pyramide royale à peine achevée était considérée comme un entité vivante. Elle était étroitement identifiée à la personne du roi. (…) Aussi, comme la personne du roi mort, auquel il a fallu, le moment venu, rendre l’usage de ses organes par la cérémonie de l’« ouverture de la bouche », une cérémonie semblable était pratiquée au moment de la consécration de la pyramide. On lui « ouvrait la bouche », comme on aurait fait à un être humain pour lui rendre le “souffle de vie”.
Si on observe avec attention les scènes de processions funéraires vers la tombe, attestées depuis l’Ancien Empire jusqu’aux périodes plus tardives, un motif apparaît de manière récurrente : le sacrifice du bovin et l’offrande de sa patte arrière droite au défunt.
Sacrifice du bovinBas-relief de la tombe de Idout - Ancien Empire | Offrande de la patte de bovinTombe du prince Sebeki - Moyen Empire (XIIe dynastie) - Musée égyptien, Munich |
Sur les murs des tombes et dans le Livre des Morts, parmi les représentations des rites accomplis lors des funérailles, l’image d’un bovin allongé, les pattes en l’air, revient systématiquement. Tandis que des hommes le maintiennent au sol, un autre, armé d’un couteau, lui découpe une patte arrière. On retrouve la même patte plus loin, dans les bras d’un porteur d’offrande, au milieu du défilé des serviteurs funéraires chargés de pièces de viande, de poissons, de pain… La même manipulation (ouverture de la bouche, voir ci-avant) était pratiquée au moyen de la patte arrière du bovin. Les textes du Nouvel Empire précisent d’ailleurs que l’on présentait au même moment à la dépouille la cuisse, la tête et le cœur (siège de l’intellect et de la conscience) de l’animal, tout en récitant la formule consacrée :
Ô défunt ! Reçois donc pour toi celui qui a meurtri l’œil d’Horus. Je t’offre son cœur. Je te présente le bouc dont on a tranché la tête. Je te présente l’oie dont on a tranché la tête. |
Le sacrifice de ces animaux en général et du taureau (bovin à demi-sauvage) en particulier fait écho à la légende d’Osiris assasiné par son frère Seth, lequel espérait ainsi s’emparer de son trône. Dans le contexte funéraire, Seth est donc le symbole des forces ennemies du défunt qui voudraient l’empêcher de renaître dans l’au-delà et, du même coup, faire en sorte que ses héritiers légitimes sur terre soient dépouillés. Renaissance du mort et héritage des descendants sont en effet liés dans l’imaginaire égyptien.
Le sacrifice du taureau, animal combatif par excellence est par conséquent le symbole de l’anéantissement des ennemis du mort et de son fils héritier.
Dans l’Égypte ancienne, un cadavre momifié est un corps qui a subi des opérations spécifiques et ritualisées en vue de le rendre netjery, c’est-à-dire divin, le défunt devenant effectivement un dieu. Mais qu’est-ce qu’un dieu pour les anciens Égyptiens ? Selon D. Meeks, égyptologue au CNRS à Aix-en-Provence, est netjer (dieu) tout ce qui est l’objet d’un rite et d’un culte.
La momie est donc divine, puisqu’elle a fait l’objet d’un rite particulier - la momification - et devient le support du culte funéraire.
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