Immortelle Égypte, don du Nil, bénie des dieux, berceau des fils de Rê.  Archives  Liens  FAQ  Papyrus d'or 
   Esclavage et servitude


cartoucheViequotidienne.gif
Portrait d’une société

La Société égyptienne » Esclavage et servitude


L’esclavage désigne la condition sociale de l’esclave, un travailleur non libre et généralement non rémunéré qui est juridiquement la propriété d’une autre personne et donc négociable, au même titre qu’un simple objet. Au sens large, l’esclavage est le système socio-économique reposant sur le maintien et l’exploitation de personnes dans cette condition. En France, il est considéré comme un crime contre l’humanité.

Les esclaves sont tenus d’obéir à tous les ordres de leur maître depuis leur naissance (ou capture, ou passage à l’état d’esclave) jusqu’à leur mort (ou parfois leur libération, ou affranchissement).

En tant que propriété, l’esclave peut faire l’objet des transferts inhérents à la notion de propriété : on peut donc l’acheter, le vendre, et même le louer.

L’esclave se distingue du captif ou du forçat, conditions voisines dans l’exploitation, et de la bête de somme, par un statut juridique propre, déterminé par les règles et les lois en vigueur dans le pays et l’époque considérés.


Esclavage dans l’Égypte antique


Si on entend par esclavage l’absence totale de droits légaux, on sait, depuis Champollion, que cette institution n’a pas existé en Égypte. De nombreux récits ont puissamment contribué, au cours des siècles écoulés, à la représentation dans l’imaginaire collectif du mythe d’une Égypte antique pratiquant abondamment l’esclavage.

Mais toute une série d’états sociaux très bas étiquettent des conditions qui vont de serviteur à serf, sans doute la propriété d’autres qui pouvaient les vendre, les léguer, les louer, qui les affranchissaient par un acte officiel.

On trouve ces mêmes « esclaves » détenant des biens et en disposant à leur gré, possédant de père en fils des exploitations agricoles, ayant des domestiques, épousant des femmes libres. On parlera donc d’une forme de “servage”.

Il y eut pourtant de véritables esclaves de guerre au Moyen et surtout au Nouvel Empire, au moment des conquêtes d’Asie et de Nubie  mais on peut dire que ces esclaves étaient très rapidement absorbés dans la population laborieuse du pays. Les contrats de vente de soi-même, à l’époque tardive, sont certainement destinés à obtenir légalement certains résultats juridiques auxquels on ne pouvait parvenir par des moyens plus directs.

Considérés comme impurs, ils ne peuvent participer au culte des dieux si ce n’est dans des cas exceptionnels. Après leur mort, ils ne peuvent s’offrir le luxe d’une tombe et sont, pour beaucoup, simplement jetés dans le Nil.

En savoir plus
À lire : Controverse et idées reçues sur l’esclavage en Égypte, un article de Milena Perraud paru dans Toutankhamon magazine n° 27, juin-juillet 2006, pages 35 à 39


Étymologie

Le terme “moderne” esclavage vient du latin médiéval sclavus déformation de slavus (le slave), du grec sklabos. Le mot « esclave » serait apparu au Haut Moyen-Âge à Venise, où la plupart des esclaves étaient des Slaves des Balkans (une région qui s’est longtemps appelée « Esclavonie » et qui est récemment devenue indépendante, sous le nom de « Slovénie »). La même racine se retrouve dans le mot arabe saqaliba.

Rome pratiquant l’esclavage, le latin disposait évidemment d’un terme pour désigner l’esclave : servus, qui a conduit aux termes servile et servilité (relatifs à l’esclave et à sa condition), ainsi qu’aux termes serf du Moyen Âge et aux modernes service, serviteur, ciao etc. (avec des évolutions dans le sens).



Servitude dans l’Égypte antique


Si les spécialistes s’accordent pour dire que l’esclavage, tel qu’il se pratiqua dans la Grèce antique, n’a pas existé en Égypte avant la période ptolémaïque, c’est-à-dire, avant l’invasion grecque, certaines formes de servitudes existaient néanmoins dans la civilisation égyptienne :
Outre le fait que le régime quotidien était moins dur que dans d’autres civilisations, les serviteurs avaient une personnalité juridique et pouvaient posséder un capital.


Image d’une Égypte esclavagiste


L’image d’une Égypte employant une multitude d’esclaves à la construction de leurs monuments est née dès l’Antiquité et subsiste encore de nos jours (à travers notamment les productions hollywoodiennes des années 1960). Avant la naissance de l’égyptologie au XVIIIe siècle, l’Égypte antique n’était connue qu’à travers les récits des auteurs Grecs (Hérodote, Diodore, etc.) - pour qui, une société ayant produit de tels œuvres monumentales ne pouvaient s’imaginer sans esclavage - et par les rédacteurs hébreux de la Bible qui, selon Damiano-Appia, avaient « besoin de créer un arrière-plan historique capable de renforcer l’identité culturelle de leur peuple ».

Certains auteurs considèrent que les premières traces d’esclavage seraient apparues au début de la XVIIIe dynastie (de -1550 à -1292). La détention d’esclaves proviendrait de captifs de guerre que le pharaon aurait donné comme butins ou récompenses aux soldats et généraux vainqueurs ou à d’autres personnages importants. Les premières ventes d’esclaves, quant à elles, auraient émergées au cours de la XXVe dynastie (de -746 à -664). D’autres auteurs datent l’apparition de l’esclavage dans l’Égypte antique de l’invasion grecque menée par Alexandre le Grand (-332) et du début de la Dynastie des Ptolémées (-305).

Une version plus moderne et courante est de considérer que l’esclavage en Égypte ne sera introduit que par les Grecs, à Alexandrie, et il le sera alors massivement.


Réalité plus égalitaire


Bernadette Menu  explique en 2000 :
« La question de l’esclavage dans l’Égypte pharaonique doit être entièrement revue à la lumière de sources élargies : d’une part, l’analyse du discours et de l’iconographie royaux officiels nous permet de mieux appréhender le sort des captifs de guerre ; d’autre part, la réinsertion, dans leur contexte d’archives, de documents juridiques présentés jusqu’à maintenant comme des ventes d’esclaves ou des ventes de soi-même comme esclave, nous autorise à interpréter ces conventions comme des transactions sur le travail salarié. Il résulte de cet examen que les dépendants (hemou, bakou) sont des hommes libres, intégrés dans les rouages politico-économiques de l’État, jouissant d’une mobilité à la fois géographique et statutaire, et disposant des mêmes droits et des mêmes devoirs que l’ensemble de la population. »

En ce qui concerne plus précisément les droits des dépendants-hemou (ou bakou), ceux-ci :
« disposaient en effet d’un état civil, de droits familiaux et patrimoniaux ; ils pouvaient contracter, ester  et tester  en justice, et ils étaient même fiscalement responsables, ce qui élimine d’emblée tout statut d’esclave les concernant. Les prétendus contrats de « ventes d’esclaves » que l’on rencontre à la Basse Époque sont, si l’on rapproche ces transactions de leur contexte archivistique, des cessions portant sur du travail et des services temporaires, préalablement évalués et quantifiés et pouvant aussi faire l’objet d’un usus  transmissible dans le cadre des successions […] L’exclusion qui caractérise l’esclavage n’a pas sa raison d’être dans une société qui pratiquait au contraire l’intégration à tous les niveaux. La pratique du système de la corvée - à laquelle était soumise la population dans son ensemble - permettait l’obtention périodique de journées de travail au bénéfice de l’État, de l’administration ou des temples, et rendait par là inutile le recours à l’institution de l’esclavage. »

Les captifs de guerre, quand ils ne sont recrutés comme hommes dépendants mais libres dans les temples, l’armée ou l’administration, sont placés comme domestiques chez des particuliers ; ils peuvent être utilisés dans les grands travaux (qui nécessitent une haute technicité).

Selon le Dictionnaire de l’Antiquité : « On proposera du droit pharaonique la définition suivante : un ensemble de règles communautaires, coutumières et jurisprudencielles, sur lequel s’est affirmée l’autorité royale émanant du pouvoir théoriquement exclusif, maintenu et garanti par le rite, d’un roi-dieu sur la terre et sur les habitants d’Égypte. Le concept de maât (harmonie universelle nécessaire à la marche du monde en général et à l’exercice de la monarchie égyptienne en particulier) cristallisant ce droit qui repose sur l’équité. » Bernadette Menu (Maât. L’ordre juste du monde) propose de Maât la définition suivante : l’ensemble des conditions (ordre, victoire, justice, équité, prospérité…) qui font naître et qui renouvellent la vie ; l’ordre source de vie.

À titre d’illustration, voici un texte de l’Ancien Empire :
« Voyez, les servantes ont maintenant un libre langage, lorsque la maîtresse parle, les domestiques n’en ont garde ! Voyez, celle qui n’avait même pas une boîte, elle possède maintenant un coffre, et celle qui ne pouvait se regarder que dans l’eau, elle possède maintenant un miroir. »

Il arrivait aussi qu’une servante épousât un homme de la famille qui l’employait ou d’une autre famille ; à cette occasion les maîtres lui constituaient une dot. Le cas inverse pouvait aussi arriver, une femme libre épousant un serviteur.


Corvée et grands travaux


La découverte de baraquements et d’un cimetière civil à proximité des pyramides de Khéphren et Mykérinos conforte l’idée selon laquelle les ouvriers bâtisseurs étaient majoritairement des hommes, certes soumis à une corvée annuelle, durant la crue du Nil, mais libres et respectés. On a retrouvé les installations pour loger et nourrir les ouvriers des pyramides de Khéphren et Mykérinos ainsi que leurs tombes (emplacement d’honneur près des pyramides). Ils sont bien nourris et bénéficient d’une assistance médicale efficace : soins en cas d’accident, y compris amputations proprement effectuées.

Les grands travaux étaient faits par des hommes libres. Les ouvriers de Deir el-Médineh (occupé de -1600 à -1100 env.), bâtisseurs de la Vallée des Rois n’étaient pas des esclaves, mais des petits fonctionnaires choyés par le pharaon et bénéficiant d’un logement individuel, employés et entretenus par le pharaon. Un texte de Ramsès II,  adressé aux ouvriers de la région d’Héliopolis décrit leur situation et les avantages dont ils bénéficiaient et, ne laisse aucun doute sur la façon dont ces ouvriers étaient choyés.

La grève des ouvriers de Deir el-Médineh en l’an 29 de Ramsès III, relatée dans les documents, est restée célèbre. Les 20 000 ouvriers bâtisseurs de la pyramide de Khéphren, détenteurs d’une technicité très avancée, n’avaient rien d’esclaves et étaient bien traités.

Ouvriers sémites et égyptiens construisant un mur
Chantier de maçonsOn peut constater que les légendes peuvent véhiculer des contrevérités. La scène représentée montre bien l’égalité totale entre travailleurs sémites, à la petite barbe pointue (*) et à la peau plus claire, et le fellah imberbe et au teint plus sombre. Il n’y a aucune marque de servitude chez les premiers.

Tombe de Rekhmiré (XVIIIe dynastie), d’après Champollion - Thèbes-Ouest

Ouvriers sémites et égyptiens construisant un mur : détail
Chantier de maçons : détail de l’illustration précédente

Reproduit par Christiane Desroches Noblecourt dans Le fabuleux héritage de l’Égypte, p. 190, Éditions Télémaque, 2004, un dessin (ci-dessus) relevé par Champollion dans la tombe du vizir Rekhmirê montre un groupe d’ouvriers sémites fabriquant de concert avec les ouvriers égyptiens des briques et construisant un mur. Ce dessin est interprété comme démontrant l’égalité de statut entre les deux groupes et l’absence d’esclavage en Égypte antique. Christiane Desroches Noblecourt, souligne ce point depuis l’exposition Toutankhamon dont elle était l’organisatrice, à Paris en 1967, sans parvenir à le faire prendre en compte par le grand public.

Les ouvriers de Deir el-Médineh ou d’Héliopolis sont une élite, ils sont représentatifs des bâtisseurs des grands travaux (les ouvriers du pharaon), mais ils ne sont pas représentatifs de la grande masse des paysans qui constituent l’Égyptien moyen.


Notice documentaire

Bernadette Menu
Bernadette Menu est une archéologue et une égyptologue française. Elle est directeur de recherche honoraire au CNRS (université de Montpellier I), présidente de l’Association internationale pour l’étude du droit de l’Égypte ancienne et ancien professeur d’égyptien ancien à l’université de Lille III et à l’Institut catholique de Paris).

ester
Verbe intransitif. du latin stare, se tenir debout. Droit. Ester en justice : Se présenter devant un tribunal comme demandeur ou comme défendeur, exercer une action en justice.
Remarque : s’emploie seulement à l’infinitif.

tester
Verbe intransitif. du latin testari. Énoncer sa volonté testamentaire.

usus
Droit que l’on a d’utiliser ce dont on est propriétaire.

texte de Ramsès II
Ramsès II, s’adressant aux ouvriers de la région d’Héliopolis, fait graver sur une stèle le texte suivant :

O vous…, (hommes) braves et puissants lorsque vous construisez des monuments, grâce à vous je vais pouvoir garnir tous les temples que j’ai élevés… Je pourvoirai à vos besoins de toutes les façons ; ainsi, vous travaillerez pour moi d’un cœur aimant. Je suis le protecteur puissant et le défenseur de votre métier. […] Je connais votre besogne, dure et utile, et (je sais) que le travail est chose réjouissante quand le ventre est plein. Pour vous, les greniers seront gonflés de blé… ; chacun d’entre vous aura des provisions pour un mois. J’ai aussi empli les magasins de toutes sortes de choses…, des sandales, des vêtements, de nombreux onguents, afin que vous puissiez oindre votre tête tous les dix jours, vous habiller (de neuf) chaque année, et que vos pieds soient fermes chaque jour. J’ai aussi mis en place un nombreux personnel pour subvenir à vos besoins… Pour vous aussi, sans cesse, la Haute-Égypte navigue vers le Delta et le Delta vers la Haute-Égypte, avec (des cargaisons) d’orge, d’épeautre, de froment, du sel et des fèves, en quantité innombrable. J’ai fait tout cela afin que l’on dise que vous prospérez, tandis que, d’un seul cœur, vous travaillez pour moi.

Le texte fait allusion au droit de grève (qui se dit rester en paix) « Aucun d’entre vous ne restera en paix, affligé par la disette ».

Claire Lalouette, L’empire des Ramsès, Éditions Flammarion, 1995, pp. 254-255

Article(s) complémentaire(s)
La Société égyptienne
Religion et croyances | Travail et échanges
Pays et déplacements | Famille et mœurs
Habitat et confort | Vêtement et corps
Nourriture et table | Culture et loisirs
Armée et guerre
barquette.gif

Date de création : 24/09/2007 - 14:00
A été modifié le : 21/04/2010 - 08:40
Catégorie / L’Égypte au quotidien

Vos réactions, vos commentaires

Personne n’a encore réagi à cet article. N’hésitez pas, soyez le premier à écrire !
Chaque commentaire permet d’enrichir et de corriger le site, de partager votre expérience et vos connaissances avec tous les internautes...


Haut


Site fonctionnant sous GuppY v3.0p4 - GNU Public License - © 2002-2004