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La religion égyptienne - Mythes/Rites et Croyances

Le Mythe de la mort
» Principales versions de la Création et cycles mythologiques

Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte II, traductions et commentaires par Claire Lalouette, Connaissance de l’Orient, Gallimard ; adapté et augmenté par Immortelle Égypte.

La religion égyptienne n’était pas une religion unifiée. S’il existait des divinités vénérées dans tout le pays comme Rê-Atoum, Isis, Osiris et Horus ou, sous le Nouvel Empire, Amon, chaque nome, chaque ville avait son dieu local tutélaire, qui prenait plus ou moins d’importance sur la scène nationale en fonction du poids politique de son centre de culte. Ces dieux étaient souvent les protagonistes de leur propre récit de la création. Nés du Noun, l’Océan primordial, ces dieux créés, ni immortels ni omnipotents, veillent sur les humains. En Égypte, chacun choisit son dieu.

À l’époque de l’Égypte ancienne, on raconte de nombreuses légendes sur la création, et chacune d’entre elles plonge ses racines dans un centre religieux différent. Il est donc impossible de parler d’une seule concepton cosmogonique égyptienne. Les différentes conceptions sont plus ou moins fortes et répandues dans le pays selon les périodes et les centres de gravité politiques qui favorisent la religion de la dynastie régnante.

L’un des éléments communs aux différentes cosmogonies est l’image, suggérée par la crue nilotique et le retrait de ses eaux, d’un océan primordial et informe (le chaos des origines), Noun d’où émerge la colline primitive. Un dieu qui se fait lui-même procède ensuite à la création des premiers dieux qui, à leur tour, conçoivent le reste de l’univers. L’élément de base de la colline primitive est présent dans l’architecture et le plan de certains temples. On y remarque en effet l’élévation progressive du sol, de l’entrée jusqu’au naos du sanctuaire qui, par sa position, représente le tertre primitif.

Dans toutes les légendes cosmogoniques, la création se poursuit - en conformité avec Maât (personification de l’harmonie universelle) - par phases élquilibrées et ordonnées dont la stabilité gouverne toutes choses et dont l’interrruption engendre le chaos.

Les détails et les caractéristiques des protagonistes changent selon les centres. Les élaborations de théologies, qui peuvent également être considérées comme des expédients visant à remédier à la contradiction de l’existence contemporaine de tant de « monothéismes », sont marquées par la pensée cosmologique, la puissance poétique et la fantaisie religieuse.


1. Le mythe de la création du monde d’Héliopolis (13e nome de Basse-Égypte)


Avec son tour, Atoum a créé le monde. Divinité primitive de la ville sainte d’Héliopolis, il est le caractère solaire par excellence, la première personnification de l’ordre émanant du chaos originel, l’image du potier, de l’artisan de l’univers. Sans lui, pas d’Égypte.

Il n’existe point d’exposé suivi de la théologie héliopolitaine. Mais le système élaboré par les prêtres solaires peut être analysé et compris grâce aux allusions qui y sont faites dans des textes divers, notamment les grands rituels funéraires : Textes des Pyramides, Textes des Sarcophages, Livre des Morts et les hymnes.


Héliopolis (Per-Rê ou Iounou) est le centre le plus ancien du culte solaire et a gardé son nom grec de ville du soleil : c’est la cité de , le dieu-soleil, qui fut, avant Osiris, le dieu de l’Au-Delà royal, le Grand juge.


Atoum, l’artisan du monde


Atoum est le soleil, créateur d’Héliopolis. L’obélisque benben et le phénix, ses formes tangibles, sont désignées par des mots connexes tels que ben « lever ». Atoum est identifié à Rê (Atoum-Rê), vénéré dans le temple voisin de Sakhébou.

L’Ennéade (groupe de neuf) ou la Neuvaine Primitive : Atoum et sa lignée


Arbre généalogique des dieux selon la cosmogonie héliopolitaine
L’Ennéade est l’ensemble des puissances créatrices (neuf ou davantage) qui organisent l’univers.

Selon la cosmogonie d’Héliopolis, la création se déroule en quatre phases :

1re phase - Émanation du démiurge qui prend conscience de son existance dans le Noun

Avant toute vie ou création, il n’y a qu’obscurité et une eau sans fin ni vie, personnifiées par Noun, l’Océan primordial. Le créateur prend conscience qu’il est seul dans cette étendue inerte. Il pense, donc il est. En même temps, il acquiert la faculté de parler. Il surgit alors du Noun et, avec son œil au souffle brûlant, il assèche la boue qui flotte encore dans les eaux. En cuisant, elle forme le tertre primordial, la première colline de limon fertile, qui émerge alors de ce chaos aquatique. Le dieu Créateur solaire auto engendré a pour nom Atoum, symbolisé sous ses trois aspects (voir plus bas, l’origine d’Héliopolis) :

Représentation des dieux Khépri, Rê et Atoum
  • Khépri, « devenir » = soleil du matin (levant), apparaît sur le tertre ;
  • Rê le soleil à son zénith = soleil du midi ;
  • Atoum, « totalité-néant » = soleil du soir (couchant).

2e phase - Création de l’espace différencié en masculin et féminin, passage de un à trois

Nulle compagne pour Atoum, et pourtant… C’est par masturbation, du désir qui naît de la main fermée qui permet de s’unir à soi, mais aussi par les crachats, la salive et la parole qui se mêlent à cet acte montant du cœur et naissant de cette langue que le démiurge “engendra” son fils Shou (le sec, le vide [air], ou le souffle lumineux qui anime les créatures) et sa fille Tefnout (humidité ou, du feu, selon certains ouvrages) sa compagne, fruits de lui-même. Ainsi, d’un il devint trois.

Représentation des divinités Shou et Tefnout

Il existe, dès lors, un couple qui peut se reproduire de façon plus conventionnelle.

3e phase - Génération de la terre et du ciel

Lorsque ceux-ci s’éloignèrent de lui son cœur fut triste. Il pleura et de ses larmes naquirent les hommes, mais… il les fit tous différents :
  • les hommes d’Égypte,
  • les hommes nubiens,
  • les hommes libyens,
  • les hommes asiatiques.
Afin qu’ils puissent vivre et se multiplier, il leur créa la terre et le ciel, la végétation et les animaux, les oiseaux et les poissons.

Représentation des divinités Geb et Nout

De l’union sexuelle entre Shou et Tefnout naquirent Geb (Terre) et Nout (Ciel) qui se sépare du père, Shou. Geb envahit l’univers et repoussa le Noun, mais Rê fit que le Noun jaillisse de la terre comme le Nil en Égypte et que chaque année, il inonde le pays. À l’origine, Geb et Nout sont continuellement collés l’un à l’autre, si bien que l’humidité ne peut circuler entre eux. C’est Shou lui-même qui procéda (sur l’ordre de Rê qui les trouvait beaucoup trop proches) à leur séparation, en élevant Nout dans les airs et son ventre étoilé forma, ainsi, la voûte céleste (comme l’explique le Livre de la Vache céleste) et créa les huit Héhou, les quatre paires de piliers qui soutiennent le ciel et le séparent de la terre. Geb ne renonce pas pour autant à rejoindre son épouse : ses soubressauts provoquent la formation des montagnes.

4e phase - Début d’une création « normale » (sexuée)

Cette création commence avec la naissance des enfants de Nout et Geb. Nout est alors enceinte de 5 enfants. Atoum furieux, décrète que ces 5 enfants ne pourront naître dans son cycle. Par un jeu avec la Lune, Thot gagne 5 jours (les jours épagomènes) pendant lesquels Nout peut accoucher. Devenu momentanément aveugle pendant ces 5 jours, l’œil de Rê émet des larmes : les hommes naissent de ses larmes divines.

De l’union de Geb et Nout naquirent donc quatre enfants jumeaux : Osiris qui épousa sa sœur Isis, et Seth qui épousa son autre sœur Nephthys ainsi qu’un cinquième enfant Horus l’ancien (Haroëris) ; ceux-ci, à leur tour, mirent au monde et façonnèrent une multitude de formes en cette terre, à savoir leurs enfants et leurs petits-enfants…

Représentation d’Osiris, Isis, Seth, Nephthys et Haroëris

Le premier couple symbolise la fertilité, le renouveau végétal et avec eux vient la légende d’Osiris, alors que le second est stérile.

Ce système élaboré avec recherche pour rendre compte de genèse et de l’origine des composantes essentielles de l’univers est aussi un reflet de l’histoire des cultes. Les prêtres d’Héliopolis ont jugé de bonne « politique », en présence de la montée du culte voué à Osiris (dieu des puissances végétales et de la résurrection, originaire du Delta), de l’adjoindre à leur système, composé autour du dieu-soleil, conférant ainsi à leur théologie une efficience divine et une puissance magique plus grandes. Cette « solarisation » intentionnelle d’Osiris est soulignée par l’octroi qui lui est fait d’attribut et d’épithète habituellement dévolus à Rê.

Dans ce premier monde, les hommes et les dieux formaient « une chose unique » ; les hommes n’avaient point encore mérité, par leur ingratitude, la séparation d’avec les dieux. C’était l’âge d’or de l’univers.


L’ennéade héliopolitaine comprend donc dix dieux si l’on tient compte du fait qu’Atoum-Rê est déjà la fusion de deux entités divines différentes.

Malgré le fait que les conceptions primitives lui accordaient l’exclusivité de la conception du monde, les périodes suivantes lui attribuèrent deux parèdres (conjoints féminins) : les déesses Témet (une des 4 faces d’Hathor) et Ioussâs qui auraient matérialisé son désir de créer le monde.



L’origine d’Héliopolis


Héliopolis, « le pays du berceau de tout dieu », a pour origine le seigneur Atoum, celui qui est capable de séparer la terre et l’eau, la nuit et la lumière. Sans que l’on sache vraiment comment ni à quelle époque (peut-être sous la IIe dynastie), les prêtres d’Héliopolis introduisent Rê dans leur cosmogonie. Tout comme Atoum, à qui il emprunte nombre d’attributs, il est démiurge (c’est-à-dire créateur du monde).

Pour faire cohabiter ces deux faces d’un même soleil, les prêtres de la ville sainte font d’Atoum le soleil du soir, proche de s’accomplir sur Terre, laissant à Rê le soin de s’élever au zénith. Mais il fallait créer un autre soleil, plus matinal. Ce fut Khépri, « Celui qui vient à la vie », représenté par un scarabée. Un rituel ancien dit : « Salut à toi, ô Atoum ! Salut à toi, ô Khépri ! Tu es arrivé à la vie sur la colline primordiale, tu es apparu sur le pyramidion dans la demeure du phénix à Héliopolis, tu as craché Chou et Tefnout. »

Atoum constitue l’ensemble de l’univers et reste pour les Égyptiens le dieu des dieux. Khépri, qui le personnifie en roulant ou en émanant d’une sphère, n’est que le symbole de cet univers. Dans le Livre des Morts, c’est sous la forme d’Atoum que Rê parcourt le monde nocturne. Rê, ne peut donc pas exister sans Atoum puisque c’est ce dernier qui lui donne la possibilité de briller. Comme on le voit quand, par la suite, Amon deviendra le grand dieu thébain, Atoum restera pour toujours le Créateur, sans lequel rien n’aurait pu exister.


2. Le mythe de la création du monde de Memphis (1er nome de Basse-Égypte)


Dieu local de Memphis, Ptah devient d’abord le patron de la monarchie, avant d’être vénéré dans l’Égypte tout entière. Dieu complexe, il est considéré par le clergé memphite comme le créateur du monde. Par le seul truchement de la pensée et de la parole (que les Égyptiens, ne possédant pas de mots pour les concepts abstraits, désignent par leurs organes, le cœur et la langue), Ptah a donné naissance aux dieux, aux hommes et aux choses.

L’une des explications données à l’existence du monde fut l’objet d’un texte suivi, élaboré à Memphis (Men-nefer) par les prêtres du dieu Ptah. On a en effet retrouvé une grande stèle de granit, copie d’un manuscrit conservé dans les archives du temple de Memphis. La stèle est malheureusement, par endroits, assez dégradée, car elle a servi, dans les temps modernes, de base pour la meule d’un moulin.
Smiley mécontent

Représentation du dieu PtahMemphis, capitale des pharaons de l’Ancien Empire, est la ville du dieu Ptah figuré comme un homme serré dans un linceul (momie). À côté d’Atoum d’Héliopolis, qui crée le monde en se masturbant ou en expectorant, Ptah, dont la cosmogonie est peut-être la plus approfondie, fait figure d’authentique intellectuel. Il réfléchit avant de parler. Et quand il parle…

Les prêtres de Memphis accordent dans leur récit une place importante à leur dieu Ptah. Ce n'est plus Atoum qui est le créateur du monde, mais Ptah qui devient créateur d'Atoum et Ptah-Tatenen, créateur de la colline sacrée en même temps.


Ptah, dieu royal


[Le roi de Haute et de Basse Egypte] c’est Ptah, que l’on désigne par le grand nom de [Tate]nen-[qui-est-au-sud-de-son-mur]… [Le rassembleur] de la Haute et de la Basse Égypte c’est lui, cet unificateur qui est apparu radieux en roi de Haute Égypte, (puis) qui est apparu radieux en roi de Basse Égypte… Celui qui s’est engendré lui-même, selon les dires d’Atoum et qui a mis au monde la divine Ennéade.

Nous assistons ensuite au partage du pays entre Seth et Horus puis, finalement à l’apparition d’Horus en qualité de roi de la Haute et de la Basse-Égypte, qui a uni les Deux Pays dans le nome du Mur Blanc, le lieu même où ils furent rassemblés.

Le jonc et le papurus apparaissent maintenant sur la double grande porte du temple de Ptah. Cela signifie que Horus et Seth sont en paix et réunis. Ils fraterniseront désormais et cesseront leurs querelles en tout lieu où ils se rendront, étant unis dans le temple de Ptah, la Balance du Double Pays, en laquelle ont été pesées la Haute et la Basse Égypte.
On trouve également Ptah comme premier roi d’Égypte sur le canon royal de Turin.


La parole est créatrice


Statuette de Ptah
Photo : © RMN
Ptah est le Démiurge auto engendré appelé « père des dieux d’où toute vie est apparue ». Le dieu sort du Noun sous la forme du premier tertre. Il crée alors l’Univers en concevant toutes ses facettes dans son cœur, cet organe qui est pour les Égyptiens, le siège de la réflexion, de la pensée, de l’intelligence et des sentiments. Puis en exprimant à haute voix ses pensées, il crée les autres divinités (la divine Ennéade), les villes et les sanctuaires pour les abriter. Il fabrique également du bois, de l’argile et des statues de pierre pour tenir lieu de corps à l’esprit et au pouvoir divin (ka) des divinités, et produit des offrandes qui devront être faites aux dieux à tout jamais. En tant que Ptah-Tatenen, « terre élevée », c’est lui le père de l’Égypte à qui il donna tant de faveurs ; c’est en lui que sont également contenus la faune et la flore, éléments de la nature. C’est ainsi qu’il conçut d’abord dans son cœur les hommes et leur apporta la culture, les animaux et la végétation, puis prononça ensuite leur nom pour les faire exister : il leur donna la vie par la magie de son Verbe créateur. Ce que Ptah a ordonné a été créé.

Nous disposons d’une stèle précieuse (évoquée plus haut), connue sous le nom de « monument de théologie memphite », retrouvée à Memphis et qui date de Chabaka, pharaon de la XXVe dynastie. Il y est indiqué que le roi fit inscrire dans la pierre un très ancien texte retrouvé parmi les archives de la bibliothèque du temple de Ptah et qui fait état de la création du monde par le dieu Ptah le plaçant ainsi en tant que démiurge préexistant à la création du monde parmi les forces chtoniennes du Noun, l’océan primordial. C’est par le verbe que la divinité donna naissance au dieu Rê. Une fois venu au monde Rê engendra l’ennéade. Suit une description des parties du corps de Ptah qui représentent chacune une divinité ; par exemple la langue de Ptah, c’est Thot.

L’Ennéade de Ptah est en sa présence, sous forme de dents et de lèvres ; (elles sont l’équivalent de) la semence et des mains d’Atoum. L’Énnéade d’Atoum est en effet venue à l’existence par le truchement de sa semence et de ses doigts ; l’Énnéade (de Ptah) ce sont les dents et les lèvres de sa bouche qui ont prononcé le nom de toutes choses, et de laquelle sont issus Shou et Tefnout…

Dieu royal et justicier, dans une grande cité, Ptah demeure un créateur essentiel qui, par toutes façons, non seulement amène à l’existence, mais confère à son œuvre l’ordre et l’éternité, en donnant à l’esprit un rôle majeur.

 
 

Hou et Sia, les instruments de la création


Hou et Sia ne sont pas des divinités comme les autres. Aucun temple ne leur est dédié. Elles n’ont pas de fidèles pour les honorer. Pourtant, l’univers leur doit d’exister.

Hou et Sia sont deux divinités primordiales des théologies d’Héliopolis (principal centre de culte du dieu solaire Atoum-Rê) et de Memphis (ville du dieu Ptah), car elles jouent un rôle déterminant dans la création. Il n’existe pourtant pas de lieux de culte qui leur soient consacrés, car ce sont plus des personnifications d’attributs du dieu créateur que de véritables entités divines. Ptah et Atoum, en tant que dieux créateurs, sont leurs maîtres. Hou est en fait la personnification de l’émission de voix créatrice.

La parole créatrice
En Égypte, la parole n’est pas un acte vain : le mot et l’objet qu’il désigne n’ont pas un rapport arbitraire entre eux. La parole a donc une valeur « performative », c’est-à-dire que le langage transforme instantanément l’énoncé prononcé en acte. Hou est ainsi la parole créatrice de la divinité, celle qui fait venir le monde à l’existence. Sia, quant à lui, est la personnification du discernement du créateur : Sia conçoit le monde et Hou le concrétise. La création par Atoum ou Ptah se passe donc ainsi : leur cœur, centre de la volonté et de l’intelligence, est l’organe qui invente et conçoit les phénomènes. C’est donc le siège de Sia. Hou, la parole, met ensuite à exécution ce qui a été conçu par Sia dans le cœur du créateur.

Enfin intervient Héka, dieu de la magie, qui veille au bon aboutissement de l’énergie créatrice et donc à la bonne marche du processus créatif :

Je [Héka] suis celui que le maître unique a créé (…) lorsqu’il était seul, lorsque quelque chose sortit de sa bouche (…), lorsqu’il parlait avec celui qui est venu à l’existence avec lui, qui est plus puissant que lui, lorsqu’il saisit Hou qui est sur sa bouche (…). Je suis le protecteur de ce qu’ordonné le maître unique.

C’est par le procédé conception (Sia)-énonciation (Hou) qu’Atoum crée le monde et les dieux. Mais son rôle de créateur s’arrête là. Il transmet ensuite ses pouvoirs à Shou, dieu de l’air, qui poursuivra le processus de création en donnant vie à l’humanité. Une fois la création accomplie, Hou et Sia restent généralement les instigateurs de la puissance des noms. Dans cette optique, les noms des êtres et des personnes sont en effet dotés de puissance, et qui connaît le nom véritable de quelqu’un a pouvoir sur lui.

Le voyage dans la barque
Si Hou et Sia ne perdent pas leur importance une fois l’acte créateur achevé, c’est que pour les Égyptiens rien n’est jamais définitivement acquis. Sans cesse, il faut se battre pour protéger l’univers du chaos primordial, dont il est issu et auquel il a naturellement tendance à retourner. Aussi Hou et Sia sont-ils systématiquement présents dans la barque solaire, accompagnant Atoum-Rê dans son périple le jour comme la nuit. Les Égyptiens imaginent le soleil naviguant chaque jour sur une barque dans le ciel. Chaque matin, Nout, déesse du ciel, le met au monde, et lui et l’équipage de sa barque sont acclamés par tous les êtres vivants, auxquels il apporte vie et régénération. À la poupe se tient Sia, au centre Atoum-Rê, debout à l’intérieur du naos derrière lequel veille Hou, tandis que devant c’est Héka, dieu de la magie et personnification des forces défensives, qui apparaît. Hou, Sia et Héka étaient les trois compagnons habituels du dieu solaire dans sa barque. Leur présence rappelait que chaque lever du soleil était une nouvelle création et une nouvelle victoire sur les forces du chaos, contre lesquelles Rê luttait à la fin de chaque nuit.

Sia et les hommes : l’entendement humain
Sia est la personnification non des connaissances du dieu, comme on l’a souvent dit, mais de son discernement. La preuve en est dans l’application humaine de ce mot. Les Égyptiens font en effet la différence entre l’inné et l’acquis (le savoir). Or, ils classent siaa, mot clairement apparenté au dieu Sia, parmi les qualités innées : il s’agit donc d’intelligence naturelle. On dira d’ailleurs du roi qu’il est intelligent « comme Sia », mais versé dans les écrits (le savoir) « comme Thot » !

Ouvrage collectif, Passion de l’Égypte, Collection de fiches - Éditions Atlas, 1997
 
 


3. Le mythe de la création du monde d’Hermopolis (15e nome de Haute-Égypte)


La théologie originellement composée à Hermopolis - ville sainte du dieu Thot - ne nous est connue par aucun texte suivi. Mais le nom même de la ville en langue égyptienne - Ashmounein, « la ville des huit » - prouve que ce système fut élaboré à une époque ancienne. Nous pouvons en comprendre l’essentiel grâce à des textes datant de la Basse Époque, notamment de l’Époque ptolémaïque ; en effet, les théologiens de Memphis et surtout de Thèbes (Ouaset), dans leurs essais tardifs de compréhension syncrétiste de la genèse, donnèrent une place remarquable aux conceptions hermopolitaines.

Cette cosmogonie vient de Khemenou (ou Shmenou), « la ville des huit », centre d’un culte à Thot, plus connue sous le nom d’Hermopolis Magna, la « ville d’Hermès », car pour les Grecs, Hermès était l’équivalent de Thot. Kemenou doit son nom au mythe des huit divinités, l’Ogdoade, du grec okto, groupe de huit (khmun en égyptien), dont on disait qu’ils étaient « les pères et mères de tout ce qui fut avant les dieux originaux ».

Arbre généalogique de la famille divine d’Hermopolis

Représentation du dieu ThotLe mythe d’Hermopolis débute par une description des eaux primordiales inertes qui contenaient déjà en puissance les forces élémentaires précédant la création. Elles vinrent au monde en tant qu’Ogdoade. Les huit personnifications qui constituent cette Ogdoade interviennent en couple, associant un principe mâle (grenouille) et un principe femelle (serpent) équivalent. Selon Isabelle Franco [*], comme dans la cosmogonie héliopolitaine, chaque paire exprime deux aspects d’un élément unique. On constate même que l’ensemble des quatres couples est l’incarnation d’un seul et même principe dont la pluralité esprime la diversité des fonctions. Ces entités sont, le plus souvent désignées sous le terme collectif des « Huit », mais elles peuvent être présentées nommément :

Noun et Nounet (ou Naounet), le couple le plus anciennement attesté, associé à l’Océan primordial ;
Héhou et Héhet, l’Infinité spatiale ou absence de forme ;
Kekou (ou Kek) et Keket, les Ténèbres ;
Amon et Amonet (ou Amaounet), les forces cachées de la vie, ceux qu’on ne peut découvrir.

Scène de la cosmogonie d’Hermopolis
Livre des Morts de Khonsoumose, prêtre d’Amon (XIXe dynastie)Cette scène représente l’Ogdoade sous forme de personnages affairés à créer la butte primordiale. Ils sont aussi représentés comme de simples disques symbolisant le mystère de leur existence abstraite ou comme grenouilles et serpents - premières créatures à émerger du limon lorsque le Nil se retirait.

L’énergie que libéra leur accouplement provoqua un boulversement tel qu’émergea bientôt la butte primordiale au-dessus des eaux du chaos. On la nomma l’« île de la flamme » ou l’« île de l’embrasement ». À l’aube de ce premier jour de la création, le soleil émergea de la butte incandescante.

En faisant du soleil une création de l’Ogdoade, les prêtres d’Hermopolis affirmaient alors que leur théologie était plus ancienne que celle d’Héliopolis.

Représentation de l’Ogdoade dans le temple d’Hibis à Kharga
L’OgdoadeLes divinités de l’Ogdoade, à tête de grenouille pour les mâles, de serpent pour les femelles.

Temple d’Hibis, d’après The Temple of Hibis in El Khargeh Oasis III, publications du Metropolitan Museum of Art, New York, 1953.

Il existe deux variantes des événements qui suivirent ce mythe de la création.

Dans la première, sur ce tertre primordial, « île de l’embrasement », le dieu Thot, sous la forme d’un ibis, plaça un œuf cosmique. L’œuf s’ouvrit, donnant naissance au Soleil qui s’éleva immédiatement dans le ciel. Le temple d’Hermopolis abritait même des reliques de l’« œuf cosmique » d’où avait éclôs le dieu solaire.

Dans la deuxième, une fleur de lotus (personnification divine de Nefertoum) dansait à la surface des eaux primordiales lorsque ses pétales s’ouvrirent pour libérer un Soleil enfant, Harpocrate ou Harsomtous (Horus, jeune) sur la fleur première, dont les rayons bénéfiques inondent l’univers.

Un texte d’Edfou relate leur apparition et son effet initial sur l’organisation du monde :

Au sein de l’océan primordial apparut la terre émergée. Sur celle-ci, les Huit vinrent à l’existence. Ils firent apparaître un lotus d’où sortit Rê, assimilé à Shou. Puis il vint un bouton de lotus d’où émergea une naine, auxiliaire féminin nécessaire, que Rê vit et désira. De leur union naquit Thot qui créa le monde par le Verbe.


Les dieux meurent aussi


Une tradition voulait que les dieux de l’ogdoade fussent les plus anciennes divinités d’Égypte (plus vieilles même que le dieu solaire). Une formule des Textes des Sarcophages visant à transformer le défunt en dieu Hâpy (la crue du Nil) ne dit-elle pas : « Je suis Hâpy, je suis plus ancien même que les dieux de l’ogdoade » ? Dieux anciens et primordiaux, l’ogdoade était aussi un collège de dieux morts, concept qui n’était pas sans dérouter les Grecs. Osiris était un dieu mort célèbre, assassiné par son frère Seth et ses sbires, puis ressuscité par les soins de ses sœurs Isis et Nephthys. Il avait en Égypte plusieurs tombeaux, dont les plus célèbres se trouvaient à Abydos (Abedju) et sur l’île de Bigeh, face au temple d’Isis à Philae. L’ogdoade, elle aussi, avait fini par mourir, non pas assassinée comme Osiris, mais tout simplement de sa « belle mort ». C’est que les dieux eux-mêmes n’étaient pas éternels sur la terre des pharaons. L’ogdoade avait donc une sépulture, que les prêtres localisaient à Médinet-Habou, sur la rive ouest de Thèbes, à proximité d’un petit temple érigé par Aménophis III (XVIIIe dynastie du Nouvel Empire) que l’on peut encore visiter, et où ces huit dieux initiaux s’y reposent et se chargent toujours du lever quotidien du soleil ou du cours du Nil.


[*] Isabelle Franco, Mythes et dieux - Le souffle du Soleil, 100, Éditions Pygmalion/Gérard Watelet, Paris 1996




4. Le mythe de la création du monde de Thèbes (4e nome de Haute-Égypte)


Il est difficile d’aborder le thème de la cosmologie thébaine, qui représente une synthèse syncrétique entre le culte originaire de Thèbes (Amon) et les autres grandes cosmologies de l’Ancien Empire. La période de domination de la théologie thébaine est extrêmement vaste (de la Première Période Intermédiaire à la fermeture du dernier temple) : toute présentation se devrait donc de différencier les époques. Nous nous bornerons ici à l’essentiel.

Représentation du dieu AmonCette thèse naquit lorsque Thèbes devint le siège du gouvernement centralisé (capitale) de l’Égypte, et Amon son dieu local, dieu de l’Empire, devienne lui aussi un démiurge. La ville avait prit du retard par rapport aux autres grands centres théologiques et eût des difficultés à rendre plausible ses prétentions à être originaire de la butte primordiale. La théorie d’Amon, dieu originel et créateur, repose sur des origines diverses et plus anciennes. Amon est né de lui-même, par sa seule pensée comme Atoum (à Héliopolis). Sa première forme d’apparition était l’ogdoade hermopolitaine, Tatenen le tertre primordial de Memphis et ensuite il s’est rendu au ciel en tant que Rê. Il créa les dieux et les hommes et organisa le monde. Sur la colline primordiale, il fonda la première ville, Thèbes, avec ses deux grands temples de Karnak et de Louxor, qui servit de modèle à toutes les autres villes.

L’origine d’Amon est mystérieuse. Pour les uns, il serait l’un des huit dieux de l’Ogdoade dont sa parèdre serait Amaunet. Pour d’autres, il serait un dieu des vents et de l’air originaire de Moyenne-Égypte. Enfin, pour certains, il serait natif de Thèbes ce qui expliquerait la diffusion de son culte à partir de cette ville.

L’originalité de la pensée thébaine vint du fait qu’elle combina des éléments issus des différentes cosmogonies qui l’avaient précédée : héliopolitaine, memphite et hermopolitaine. On disait, qu’à l’aube du monde, le serpent ailé Kematef, celui qui accomplit son temps, émergea du Noun à l’endroit même de Thèbes. Il mit au monde Irta, celui qui a fait la terre. Irta entreprit donc de forger l’univers : il engendra la terre et les huit dieux principaux. Ceux-ci se rendirent à Héliopolis (pour certains à Hermopolis) pour faire venir au monde le Soleil, Atoum et Ptah. Epuisés, ils retournèrent à Thèbes où ils s’endormirent à jamais aux côtés de Kematef et d’Irta. Elargissant leur pensée, les prêtres thébains déclarèrent qu’Amon, en tant que dieu créateur se manifestait sous les traits de Kematef.

Groupe statuaire représentant le dieu Amon en compagnie de Pharaon

La personnalité d’Amon allait évoluer au fil du temps et son culte allait s’enrichir de différents emprunts. Dès la XIIe dynastie, sous l’influence héliopolitaine, il devint Amon-Rê. Mais les prêtres thébains lui donnèrent aussi les traits extérieurs de Min de Coptos accentuant encore un peu plus le caractère générateur du Dieu devenant ainsi Min-Amon-Rê-Kematef. À la XIXe dynastie, Amon-Rê était devenu le grand dieu de l’Empire et régnait sur toutes les autres divinités. Représenté sous la forme d’un bélier, sa toison dorée évoquait la lumière. Mais il pouvait aussi revêtir la forme d’un autre bélier sacré, celui qui règne sur Éléphantine (Abou), le dieu Khnoum, ordonnateur de la crue et voilà Amon devenu Khnoum-Rê.

De son nom Amon qui voulait dire « Le Caché », le dieu thébain en tirait l’expression de sa personnalité. La nature même d’Amon était d’échapper à l’entendement et cette caractéristique empêchait pour quiconque de connaître l’essence du dieu. Mais si sa personne était unique, ses apparences, elles, étaient multiples selon le caractère que l’on voulait mettre en avant : aspect solaire, il devint Amon-Rê, aspect fécond, il devint Amon-Min, aspect générateur il devint Khnoum-Rê. Ce jeu subtil permit à Amon d’imposer son caractère universel dans l’Égypte entière.

À la XVIIIe dynastie, les prêtres thébains, comme l’avaient fait les prêtres memphites pour Ptah, créèrent une famille à Amon : une triade vit ainsi le jour composée de Mout, sa parèdre et de Khonsou leur enfant.

L’Ogdoade, originaire de Thèbes, est donc portée par les eaux, de Thèbes à Hermopolis ; là, ils créent le soleil. Ensuite, il gagnent Memphis où il donnent naissance à Ptah. Finalement, l’Ogadoade épuisée revient auprès de la montagne thébaine Djamê à Médinet-Habou, nécropole des dieux, où elle plonge dans un profond sommeil. En ce lieu fut instauré le culte des formes premières d’Amon, ce dernier leur rendant visite tous les 10 jours, après avoir traversé le Nil, afin d’entretenir leur vie “latente”.

On constate que cette cosmogonie fut élaborée pour qu’Amon subordonne tous les grands dieux car, Kematef et Irta sont des manifestaions primordiales d’Amon.
 --> voir aussi : Neter et cosmogonies : définitions et présentation sur L’Égypte Ancienne de Toutankharton
     (fiche détaillée - lien en pied de page)


» Après ces quatre thèses, dite principales, il ne faut pas oublier que chaque clan primitif avait, autour de la personne de son dieu, élaboré sa propre cosmogonie. On a retrouvé la trace de plusieurs de ces systèmes, plus où moins influencés par les grandes cosmogonies :


Le mythe de la création du monde de Saïs (5ème nome de Basse-Égypte)


Adorée par les pharaons de la prestigieuse XXVIe dynastie saïte, Neith est une divinité complexe, une des seules déesses à être considérées comme « créatrices » du monde.

Représentation de la déesse NeithAttestée dès l’Ancien Empire, Neith, malgré son ancienneté, eut une place de second rang tout au long du Moyen Empire. C’est seulement à partir du Nouvel Empire et surtout sous la XXVIe dynastie, que, à la faveur de la montée sur le trône de souverains natifs de sa ville d’origine - Saïs (Saou), dans le Delta occidental -, le culte de cette déesse prendra une importance particulière. Nous avons ici une démiurge qui existait avant toutes choses et même avant le Noun, qu’elle a créé elle même. Elle crée par sa Parole et plus précisement par 7 Paroles Créatrices : la colline primordiale qui se dédouble (Saïs et Esna), le soleil (comme corps céleste), Rê, Amon, Khnoum, l’ogdoade d’Héliopolis et Thot.

Ici, Neith, l’une des rares figures féminines du panthéon égyptien à être considérée comme un démiurge, reprend à son compte la technique de création du monde prise par Ptah et partage le rôle de créateur avec Khnoum. Il y a donc combinaison à Esna entre les deux dieux créateurs :
  • Khnoum est le dieu plasmateur qui fabrique les formes des êtres,
  • Neith leur donne la vie par sa parole.

Statuette de la déesse Neith

Il n’y a pas de traces de temple à Saïs, mais la légende Saïte (théologie de Neith) de la création du monde, nous est connue grâce à de nombreux textes dont les plus complets ornent les parois du temple d’Esna :

Sur la butte, à Esna

Le père des pères, la mère des mères, l’être divin qui commença d’être au commencement existait au cœur du Nouou, issue d’elle-même, alors que la terre était encore dans les ténèbres et que nulle plante ne croissait. Elle prit (d’abord) la forme d’une vache que nulle divinité, en quelque lieu que ce soit, ne pouvait connaître ; puis elle se transforma en poisson-latès [poisson auquel on rendait un culte à Esna et qui donna le nom grec de la ville : Latopolis ; beaucoup d’entre eux étaient momifiés]. Alors elle se mit en chemin.
Elle éclaira le regard de ses yeux et la lumière fut. Elle dit alors : « Que ce lieu où je suis devienne pour moi un sol au cœur du Nouou, afin que je puisse m’y tenir. » Et ce lieu où était Neith devint alors un sol au cœur du Nouou, selon les paroles qu’elle avait proférées. Il devint la “terre des eaux” et Saïs. Elle s’encola, tel le scarabée, au-dessus de cette butte ; alors apparut Per-Neter et Pe. Elle dit encore : « Agréable est la saveur de cette butte » ; et Dep apparut, et “Terre d’agrément” fut désormais le nom de Saïs.
Ainsi tout ce que son cœur contenait, venait aussitôt à l’existence. Ayant ressenti de la douceur sur cette butte, l’Égypte apparut dans l’allégresse.

La création des trente dieux

Elle façonna ainsi trente dieux, en prononçant leurs noms, l’un après l’autre, et elle fut joyeuse après les avoir vus. Ils dirent : « Sois bénie, ô la maîtresse des dieux, notre mère, qui nous as fait venir à l’existence. Tu as fait nos noms, alors que nous étions encore sans conscience, tu as séparé pour nous le jour (?) de la nuit. Tu as fait pour nous une terre sur laquelle nous pouvons nous tenir ; tu as séparé pour nous la nuit du jour. Combien efficace, oh ! combien efficace est tout ce qui sort de ton cœur à toi, oh ! l’Unique, venue à l’existence au commencement. Le temps éternel et le temps infini passent devant ton visage. »
Elle dit alors à ses enfants : « Allons, dressons-nous en ce lieu, qui est devenu un sol sur lequel nous pouvons nous tenir, afin de repousser notre lassitude. Puis nous naviguerons vers ce lieu sacré, Esna-Saïs, cette terre au cœur du Nouou, cette butte d’agrément où nous résiderons. » Elle étendit donc un sol au cœur du Nouou, et lui donna le nom de “Haute Terre”.
Les dieux dirent alors à la Grande, la Puissante : “Ô toi qui nous a mis au monde, toi de qui nous sommes issus, fais que nous connaissions ce qui n’a pas encore pris naissance, car, vois, la butte est isolée et nous ignorons ce qui doit encore venir à l’existence”. Neith répondit : « Je vais vous faire connaître ce qui (bientôt) doit apparaître. Évoquons encore quatre propos bénéfiques, rendons clair ce qui est dans nos corps, prononçons à haute voix ce qui est sur nos lèvres, ainsi aujourd’hui même nous aurons connaissance de tout. » Ils firent tout ce qu’elle avait dit, et la huitième heure arriva en un court instant.

Naissance du soleil

La vache ahet médita alors sur ce qui devait venir à l’existence ; elle dit : « Un dieu auguste va apparaître aujourd’hui. Lorsqu’il ouvrira son œil, la lumière sera ; quand il le fermera, les ténèbres se manifesteront. Les hommes naîtront des larmes de son œil, et les dieux de la salive de ses lèvres. Je le rendrai fort au moyen de ma force, je le rendrai éclatant grâce à mon éclat, je le rendrai puissant par ma puissance. Ses enfants se révolteront contre lui, mais ils seront abattus pour lui, ils seront frappés pour lui. Car c’est mon enfant, issu de mon corps, et il sera roi de ce pays pour le temps infini. Je le protégerai dans l’étreinte de mes bras de sorte qu’aucun mal ne pourra l’atteindre. Je vais vous dire son nom : il sera Khepri à l’aube, Atoum, le soir, et il sera le dieu rayonnant pour le temps infini, en ce sien nom de Rê, chaque jour. »
Les dieux dirent : « Tu évoques des choses que nous ignorons parmi celles que nous entendons. » Alors Khemenou devint le nom de ces dieux et il devint également celui de cette ville [Hermopolis].
Alors ce grand dieu se dressa hors des excrétions sorties de la chair de Neith et qu’elle avait placées à l’intérieur du corps d’un œuf. Lorsque celui-ci creva le Nouou, survint la montée des eaux, en un lieu unique ; de la semence tomba sur l’œuf alors que le Nouou brisait la coquille qui se trouvait autour de ce grand dieu sacré. C’était Rê, qui s’était caché au sein du Nouou en ce sien nom d’Amon, et qui devait façonner les dieux et les déesses au moyen de ses rayons en ce sien nom de Khnoum.
Sa mère, la déesse-vache, s’exclama à grands cris : « Viens, viens, toi que j’ai créé ! Viens, viens, toi que j’ai mis au monde ! Viens, viens, toi que j’ai amené à l’existence ! Je suis ta mère, la vache ahet. » Ce dieu vint alors, souriant, les bras ouverts, vers cette déesse ; il se jeta à son cou (sic), ce que fait d’habitude un fils à l’égard de sa mère. Et ce jour devint le beau jour du début de l’année.
Puis Rê pleura dans le Nouou lorsqu’il ne vit plus sa mère, la vache ahet, et les hommes vinrent à l’existence à partir de ses larmes. Il saliva après qu’il l’eut revue et les dieux vinrent au monde à partir de la salive de ses lèvres.
Ces dieux antérieurs reposent maintenant dans leur naos. Ils avaient été « appelés » après que cette déesse les eut pensés. Ils protègent Rê, désormais, à l’intérieur de la cabine (de la barque solaire), ils prodiguent à ce dieu la louange par acclamations et disent : « Bienvenue, bienvenue à toi, héritier de Neith, qu’elle a fait de ses mains et créé en son cœur. Tu es le roi de ce pays pour le temps infini, ainsi que ta mère l’avait prédit. »

Suite et résumé de la création

Ces dieux antérieurs chassèrent toutefois un crachat de la bouche de Neith, un crachat qu’elle avait produit dans le Nouou. Alors il devint un serpent de cent vingt coudées, qui fut appelé Apophis. Son cœur conçut la rébellion contre Rê avec ses congénères issus de son œil.
Puis Thoth sortit du cœur de Rê, en un moment de tristesse, ce qui lui valut son nom de Thoth. Il s’entretint avec son père, qui le dépêcha contre la révolte, en qualité de possesseur de la Parole divine. Ainsi vinrent à l’existence en ce lieu, Thoth, seigneur d’Hermopolis et les huit dieux du premier des Collèges divins.
Neith dit alors à son fils : « Viens avec moi vers Esna-Saïs, ce sol fameux au cœur du Nouou. Je prononcerai ton nom en ta ville, et on ne cessera plus de l’entendre, chaque jour. Je t’allaiterai pour que ta force soit grande, pour rendre plus importante encore la crainte que tu inspires, afin que tu puisses détruire ceux qui se rebelleraient contre toi. »
Ainsi sept propos étaient sortis de la bouche de Neith. Ils devinrent sept dieux ; ainsi ce qu’elle avait dit devint le nom des Propos, le nom de la Parole divine et également le nom de Saïs. Ainsi naquirent les sept Propos-dieux de Methyer, qui furent désormais la protection de Methyer en tout lieu où elle se rendait. Alors elle se transforma en vache ahet ; elle plaça Rê entre ses cornes et elle nagea en le portant ; les dieux dirent : « C’est la Grande Nageuse avec son fils » ; de là vient le nom de Methyer.
Elle passa une durée de temps de quatre mois dans les cités du Sud, que l’on appelle “la proue du pays”, repoussant les rebelles qui s’étaient avancés par haine de sa Majesté. Une flamme brillait devant elle en Haute comme en Basse Égypte.
Lorsqu’elle arriva à Saïs, au soir du troisième mois de la saison sèche, le treizième jour, ce fut une belle et grande fête dans le ciel, sur la terre et en tous pays. Alors elle modifia sa forme et devint la déesse Oureret ; elle saisit son arc en sa main, sa flèche en son poing, et elle s’établit dans le temple de Neith avec son fils Rê.
Rê dit alors aux dieux qui étaient avec lui : « Accueillez Neith en ce jour ; venez pour elle faire la liesse en ce beau jour, car elle m’a amené sain et sauf. Allumez les torches devant elle ! Faites la fête en sa présence jusqu’à ce que vienne l’aube. »

[Suit la description du rituel de la fête qui se répétait chaque année à Esna à la même date - la grande fête de la genèse du monde.]


Le mythe de la création du monde d’Ermant (4e nome Haute-Égypte)


À Ermant, près de Thèbes, le dieu Montou est considéré comme un démiurge local ; son culte se pratiqua jusqu’à la période de l’Ancien Empire où il fut progressivement évincé au profit de celui d’Amon, le dieu omniprésent et invisible.


Le mythe de la création du monde d’Elkab (3e nome de Haute-Égypte)


Nekhbet d’Elkab (ou Nékheb), identique à la déesse Neith, cette démiurge a engendré son monde au moyen de sept paroles ou de sept flèches.

» On trouve aussi des systèmes plus indépendants :


Le mythe de la création du monde d’Éléphantine (1er nome de Haute-Égypte)


Les origines de Khnoum remontent à la lointaine préhistoire. Représenté comme un homme à tête de bélier, le dieu personnifie la puissance génératrice, préside à la naissance des enfants et assure la fécondité des troupeaux. Adoré dans de nombreuses villes et régions d’Égypte, il est tour à tour maître de l’inondation, potier géniteur des êtres vivants ou dieu primordial.


Le seigneur de la cataracte


Seigneur d’Éléphantine, Khnoum veille sur la prospérité de la ville et la protège des attaques venues du Sud. « Gardien des sources de l’inondation », le dieu bélier règne sur la première cataracte, région qui lui est dédiée. À Esna et Antinoé, Khnoum, dieu créateur exprime pleinement la fonction reproductrice du bélier et fait figure de travailleur manuel. Il crée l’Univers en façonnant à l’argile, sur son tour de potier, les autres dieux, puis les hommes (aussi bien les Égyptiens que ceux parlant d’autres langues), les animaux, les oiseaux, les poissons, les reptiles et les plantes. Dans les représentations de théogamie (union symbolique du dieu Amon et de la reine), on le voit modeler l’enfant royal et divin ou, parfois, le ka du futur pharaon.

Bas-elief représentant le dieu Khnoum devant son tour de potier
Conception et naissance d’Harsomthous, fils d’Hathor et HorusIci, Horus est remplacé par Amon. Amon donne ses ordres à Khnoum. Celui-ci façonne l’enfant sur son tour de potier, sous le regard d’Heqet.
Temple de Dendera, le mammisi de Nectanébo Ier

Adoptant lui-même l’aspect d’un homme, il accorde beaucoup de soin au corps humain, faisant couler le sang sur les os et recouvrant délicatement l’ensemble de peau. Il prête une attention toute particulière au développement des systèmes respiratoires et digestifs, des vertèbres et des organes reproducteurs. Par la suite, il s’assura de la perpétuité de l’espèce humaine en veillant à la conception et à l’enfantement.


Le potier qui modèle les êtres vivants


Esna, ville du troisième nome de Haute-Égypte, au sud de Louxor, est consacrée à Khnoum. Le grand rite de la cité consiste en l’offrande d’un tour au dieu potier. Celui-ci est l’auteur de la naissance, mais aussi de la renaissance, car il s’est employé à faire revivre Osiris. À ce titre, il préside la « Maison de l’or », où le grand dieu ressuscita.

Les prêtres d’Esna l’ont doté de deux épouses, Nebetou, « Maîtresse de la campagne », dame des oasis, et Menhyt, déesse à tête de lionne, manifestation de Neith la guerrière. Avec Menhyt et leur fille Héka, personnification de la magie divine, Khnoum forme une triade sacrée.



Le mythe de la création du monde d’Héracléopolis (20e nome Haute-Égypte)


À Héracléopolis (Henen-Nesout), Hérishef, dont le nom signifie : « celui qui est sur son lac », est considéré comme un démiurge local ; il est (avec le dieu Min de Coptos) une divinité qui exalte surtout la fécondité et la fertilité.

Il est donc évident qu’il y avait des cosmogonies différentes en fonction des provinces mais toutes partagent la croyance en un chaos primordial liquide d’où sort l’univers organisé par un démiurge.

Khepri1_small.gif

Les cyles mythologiques


Outre les théogonies, les mythes égyptien appartiennent à deux catégories principales, étroitement liées. Il s’agit, d’une part, des mythes élaborés autour d’un dieu et qui ne sont, au fond, que la forme matérielle, souvent humaine, des phénomènes naturels, teintés de vagues connotations historiques. S’y rattachent le cycle solaire et le cycle osirien, aux multiples variantes et ramifications qui débouchent, peu ou prou, sur le cycle de l’inondation.

On trouve, d’autre part, le cycle royal et de renaissance qui se greffe sur les précédents avec l’extension de ses promesses sur la destinée de tous les hommes.

Le cycle ou mythe solaire


Ce mythe, d’origine héliopolitaine, a pour protagoniste le dieu Rê. Une légende dit que le maître du monde, Ré le dieu soleil, devenu vieux, en butte au complot des hommes, décide de diriger contre eux son œil qui prend la forme de la déesse Hathor, sous l’aspect d’une lionne qui massacre les rebelles.
 --> voir aussi : Le mythe solaire (fiche détaillée - lien en pied de page)

Le cycle ou mythe Osirien


Osiris s’unit à Isis formant un couple de divinités lié à la végétation et à la fertilité. Selon une légende, Seth dieu du désert et des terres stériles prit pour épouse Nephtys, qualifiée de « concubine sans utérus ». Fils aîné, Osiris hérita de la royauté sur l’Égypte en montant sur le trône de son père Geb. Une fonction difficile : tout est à faire. Il enseigna l’agriculture, la musique,… aux hommes. Bref, c’est lui qui leur apporte la civilisation. Juste et bon, il est aimé de son peuple. Seth, son frère cadet, reçoit la souveraineté sur les déserts. Ce royaume est certes le plus vaste, mais il est aride et surtout peuplé d’animaux.

Rongé de jalousie envers son frère Oisiris dont il convoite le trône, Seth le tua et jeta son corps dans le Nil et usurpa la couronne d’Égypte. Isis parvint à le retrouver. Furieux, Seth réussit de nouveau à s’emparer du corps d’Osiris et le tailla en morceaux, dispersant ses membres à travers le pays. Isis commença un pèlerinage à travers l’Égypte, récupérant tous les morceaux du cadavre de son époux sauf un, le sexe du dieu, avalé par le poisson oxyrhynque. Mais grâce à ses pouvoirs magiques, elle compensera cette perte.

Avec l’aide d’Anubis, elle recomposa le corps d’Osiris, l’enveloppa de bandelettes et le rendit incorruptible par le biais de la momification. Dûment bandeletté et enveloppé d’un linceul, Osiris ne bouge toujours pas. Alors Isis et sa sœur Nephthys, se transformant en oiseaux, battent des ailes pour insufler le souffle de la vie au défunt. Le stratagème réussit : Osiris sort de son long sommeil. Isis s’unit rapidement à lui et de cette union naquit un fils Horus.

Depuis lors, Osiris règne dans le domaine des morts, où il juge les morts. Il revint à Horus de venger son père.
 --> voir aussi : Le myte osirien (fiche détaillée - lien en pied de page)

Le cycle ou mythe Horien


Les légendes du cycle Horien se mêlent à celles du cycle solaire et à celles du cycle Osirien. À l’origine Horus dieu du ciel, était distinct du soleil mais il fut accaparé par les théologiens d’Héliopolis qui le subordonnèrent à Atoum. Ré et le cycle osirien le confondit avec un autre Horus, fils d’Osiris. Le mélange des 3 cycles est assez troublant.

Les mythes se trouvent à la base de la pratique religieuse des égyptiens, fondée sur une vision cyclique du monde, accentué par la réalité de phénomènes répétitifs tels que le cycle solaire, le cycle lunaire, l’inondation du Nil, la vie et la mort.

Le combat que le dieu solaire devait mener chaque nuit contre le serpent Apophis avant de pouvoir renaître le matin en est l’exemple typique.


 
 

Les grandes divinités locales et systèmes théogoniques, en résumé


carte représentative des cosmogonies1 - Héliopolis : Atoum-Rê-Khépri / Shou & Tefnout / Geb & Nout / Osiris & Isis, Seth & Nephtys.
Ces neuf divinités forment ce qu’on appelle l’ennéade héliopolitaine.

2 - Hermopolis : Thot, dieu de l’écriture, de la langue, de la lune (le démiurge) et quatre couples - représentés sous forme de grenouilles et de serpents - divins symbolisant les éléments primordiaux. Ces quatres couples créent un œuf, qu’ils déposent sur la « butte » émergée du Noun ; le Soleil naît de cet œuf, puis organise le monde. Thot et ces huit divinités forment un système appelé ogdoade.

3 - Memphis : Ptah, dieu créateur et artisan, dont le taureau Apis (dieu de la fécondité et de la renaissance est son émanation) est l’acteur initial de cette cosmogonie.

4 - Thèbes : supplantant les autres dieux, Amon, « Le Caché », devient, au Nouvel Empire, le dieu universel, créateur de toute vie.

Tous les dieux ont le même caractère, la même puissance (c’est en cela que réside leur essence divine) mais ils n’ont pas le même aspect. On accentue telle caractéristique plutôt que telle autre. Tout dieu est “Dieu universel” en puissance et dieu “particulier”, “local”, du fait de sa manifestation.

Tous ces dieux sont liés à leur lieu d’origine et aux succès géo-politiques des princes et rois de ces lieux. Ils assimilent volontiers d’autres divinités, d’autres aspects d’un même divin partout manifesté et répandu. Si bien que l’on aura des dieux « universels » comme Amon-Rê, Amon-Min, etc. Durant la courte époque d’Aménophis IV qui deviendra Akhenaton, le dieu Aton prendra même le statut de dieu unique.

Chaque dieu a une fonction et n’est exclusif d’aucun autre qu’il priverait de la sienne. Mais possédant une ou même plusieurs fonctions, il ne saurait vraiment les avoir toutes. D’où la justification de ce que chaque dieu soit local parce que fonctionnel, et fonctionnel parce que local.

En effet, chaque dieu est à la fois dieu local, autrement dit lié aux caractéristiques naturelles et diverses du lieu, et dieu fonctionnel. Or une fonction, bien qu’exercée à l’origine localement, est en soi universelle.

Autrement dit, un dieu de la fécondité, pas plus d’ailleurs qu’un dieu créateur ne saurait être fonctionnellement et fondamentalement local. Si bien que (par exemple) lorsqu’un dieu local, initialement dieu de la fécondité et protecteur de la cité, « rencontre » un dieu créateur “universel”, il peut s’assimiler à lui et en être assimilé.

C’est ce qui explique les formules, dites assez improprement, « syncrétistes » d’Amon-Rê, Amon-Min, etc. qui ne sont que le nom d’un dieu local accompagné d’un attribut.

Pour la théologie d’Aton, on consultera les articles relatifs à Akhenaton et Amarna.

Les triades divines

Aude Gros de Beler, La mythologie égyptienne, Éd. Molière, Paris 2004

Les triades constituent des associations de trois divinités d’une même ville selon un schéma familial traditionnel : dieu, déesse et dieu fils ou déesse fille. Selon toute vraisemblance, ces groupements remontent au Nouvel Empire ; ceci nous permet de penser qu’avant d’avoir été regroupées ces divinités ont dû, chacune, bénéficier d’un culte indépendant. La constitution d’une triade répond à un désir du clergé de lier entre eux les cultes d’une même ville. Mais cela n’est pas systématique. En réalité, seuls les grands centres religieux ont utilisé ce procédé pour constituer des familles divines susceptibles d’être intégrées dans un contexte mythologique et cosmogonique. Les triades les plus célèbre restent celles de Memphis, de Thèbes, d’Éléphantine, d’Edfou et d’Abydos.

VilleMemphisThèbesÉléphantineEdfouAbydos
DieuPtahAmonKhnoumHorusOsiris
DéesseSekhmetMoutSatisHathorIsis
Dieu fils/Déesse filleNéfertoumKhonsouAnoukisHarsomtousHorus
 
 

En savoir plus
La création du monde

Vous trouverez toute une série d’articles passionnants en vous rendant aux adresses suivantes :
» Culture diff.org - La création du monde : mythes égyptiens et réalité scientifique  
» L’Égypte Ancienne de Toutankharton - Neter et cosmogonies : définitions et présentation  
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Catégorie / Titre : Un peu de mythologie /    Versions et cycles
Date de création : 26/09/2008 - 14:02  -¤-  A été modifié le : 07/11/2008 - 11:25

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